Dossier de la Rédaction
Pour en savoir plus sur les langues régionales
Par Robert Bistolfi (16 avril 2003) (1)
Les vieilles langues de France sont érodées et grandement menacées : au-delà des manifestations dun folklore superficiel et dune activité éditoriale qui peut faire illusion, la régression des cultures et des langues régionales est générale (2). La nouvelle étape de la décentralisation permettra-t-elle, et à quelles conditions, dassurer leur survie et, au-delà, de donner une impulsion à leur renaissance ?
La question est souvent reliée à la construction européenne et à la phase qui souvre avec lélargissement de lUnion et le travail institutionnel de la Convention présidée par Valéry Giscard dEstaing. Nombre de mouvements régionalistes attendent en effet de lEurope quelle offre un cadre protecteur à une renaissance culturelle que lEtat-nation sétait refusé à leur assurer. Mais lavenir européen est incertain, et cet espoir pourrait se révéler illusoire. Cest donc dans le cadre dun Etat-nation dont les structures ne demeureraient pas figées que les interrogations sur le sort des langues doivent encore être examinées.
Les revendications occitanes ne sont que marginalement posées en termes nationalitaires. Délitement de la communauté des locuteurs, dispersion dialectale, amour des particularismes, non-transmission entre générations : tout semble confirmer la mort annoncée de la langue. Ces données, qui rendent le cas de la langue dOc à la fois très complexe et problématique, en font aussi un excellent cas détude en liaison avec les nouveaux pouvoirs délégués aux régions. La République pourrait-elle, non seulement tolérer avec confiance sa riche diversité linguistique, mais même aider à son renouveau ?
I. UN POUVOIR REGIONAL RECONNU
Les réformes qui façonneront durablement lavenir passent souvent discrètement le cap de ladoption démocratique. Le thème de la décentralisation avait été très peu présent dans le débat du premier tour des élections présidentielles de 2002, et le second tour avait été faussé par la surprise du 21 avril. Le nouveau gouvernement a ensuite fait de la décentralisation lune de ses priorités, mais son projet sera adopté dans lindifférence en raison des préoccupations liées à la guerre dIrak.
Dans sa présentation initiale, en écho à la réforme régionale inaboutie de la fin de lère gaulliste, ce projet apparaissait très ambitieux. Il se présentait comme une nouvelle étape, novatrice sur plusieurs points, de la régionalisation intervenue au début des années 80 sous la présidence de François Mitterrand et mise en uvre par Gaston Defferre. Il nallait cependant pas jusquà remettre en cause les bases du modèle républicain établi : le Président de la République précisait en effet quil fallait inventer " une voie nouvelle entre létatisme jacobin et un fédéralisme contraire à notre histoire comme à notre exigence dégalité ".
Trois éléments ont été présentés comme autant de piliers du futur système : un principe de décentralisation devenu constitutionnel, un droit à lexpérimentation couplé avec un recours ouvert aux référendums locaux, un remaniement structurel des finances locales.Tardivement noué, le débat parlementaire a vu sexprimer plusieurs craintes. Des questions de principe ont tout dabord été soulevées : bien que lon sen défende, ne mettra-t-on pas en branle un processus de subsidiarité rampante pouvant à terme vider de sa substance le modèle républicain ? Un nouvel affaiblissement de lEtat et de la cohésion nationale nest-il pas inscrit dans le projet ? Dautre part, si le juge administratif est de plus en plus appelé à arbitrer entre des collectivités locales plus autonomes, ne va-t-on pas vers une " judiciarisation " des relations sociétales au détriment du débat politique démocratique ? Des inquiétudes relatives au système financier de la décentralisation se sont très généralement manifestées ensuite. Elles sappuyaient sur lexpérience passée des collectivités locales qui, trop souvent, avaient reçu des fonctions sans des transferts de ressources correspondantes. Les questions portaient sur lautonomie financière et les capacités fiscales, et aussi sur lorganisation des péréquations entre régions riches et régions pauvres. Le problème des inégalités régionales est en effet bien réel : quatre régions françaises font à elles seules plus de 50% du PIB, et lécart ne diminue pas. Le fait que la politique daménagement du territoire soit en sommeil alimente ces inquiétudes : dans lattente dun remaniement des procédures, les " contrats de plan " ont déjà été remis en cause. Enfin, lexemple repoussoir de lItalie voisine, où la " Loi de dévolution " proposée par la Ligue du Nord ramène à quia la solidarité nationale, incite à la méfiance.
Dautres préoccupations ne se situaient pas au même niveau, mais nen étaient pas moins grandes. Il sagit de blocages corporatistes émanant des détenteurs de pouvoirs qui, avec la réforme, pourraient être contraints à de douloureuses renonciations. La réticence a été perceptible dabord dans nombre dadministrations centrales, et il est significatif que lors des " Assises des libertés locales " le préfet ait souvent été perçu comme un serre-freins. Mais cest surtout chez le personnel politique local que les inquiétudes ont été les plus vives : maires et conseillers généraux redoutent de voir leurs pouvoirs écornés aux deux bouts : par la montée en puissance de la région et par un usage non maîtrisé des référendums dinitiative populaire.
Ces éléments se sont conjugués pour provoquer des remous parlementaires : devant lAssemblée des maires de France, Jean-Louis Debré était allé jusquà dénoncer " un intégrisme décentralisateur ". De très nombreux amendements ont été présentés au Sénat (auquel, en rupture avec la tradition, le projet de loi constitutionnelle avait pourtant été soumis en premier lieu). Ce qui aurait pu aboutir à une crise politique a été dénoué de deux manières : par des concessions aux élus locaux réticents, puis par un rappel à lordre présidentiel.
Certaines des concessions faites sont inquiétantes car elles touchent à lesprit même dune réforme qui visait à une architecture simplifiée, transparente et efficace des pouvoirs locaux. En affirmant quil ne fallait pas toucher aux structures de base existantes, départements et cantons, le Président de la République a peut-être apaisé les inquiets, mais il a également compromis la crédibilité des régions comme piliers dune démocratie moderne. Le Premier ministre a dérivé dans le même sens lorsquil a ramené la création des " pays " dans le strict cadre intra-départemental, en recul ce faisant sur une procédure beaucoup plus ouverte à linnovation, laquelle impliquait une instance de concertation de niveau régional (3). Enfin, lorsquen Corse la mise en place dune collectivité territoriale unique est envisagée, ce qui impliquait la suppression des deux départements existants, cest pour réintroduire aussitôt ces derniers sous la forme de " conseils territoriaux " censés constituer des échelons de proximité ! Quoi quil en soit, le projet de loi constitutionnelle a franchi tous les paliers législatifs et son adoption par le Congrès est intervenue le 17 mars 2003.Le principe de la décentralisation est désormais inscrit dans la Constitution: " La France est une République une et indivisible ( ). Son organisation est décentralisée. " Les collectivités locales deviennent " collectivités territoriales ", et la région est comme telle mentionnée dans la loi fondamentale (4).Un droit à lexpérimentation est prévu qui pourrait permettre à une collectivité territoriale de déroger au règlement ou à la loi dans des domaines qui relèvent de leur compétence. Des butoirs importants sont toutefois posés : cette expérimentation ne peut avoir lieu que pour un objet et une durée limitée ; lexpérimentation ne peut toucher aux conditions essentielles dexercice dune liberté publique ni à un droit constitutionnellement garanti.Le recours au référendum local pourrait trouver à sexercer dans divers domaines : le transfert précité de compétences, les limites des collectivités territoriales, etc. Un droit de pétition est également consacré constitutionnellement. Au total, les voies ouvertes par la Constitution pourraient aboutir à des fusions de collectivités locales, à la généralisation dexpériences réussies, ou encore à ladoption de statuts particuliers.Quant au remaniement des finances des collectivités territoriales qui devait chapeauter la réforme, la loi constitutionnelle laisse sans réponse les interrogations qui sétaient manifestées et se borne à renvoyer à une loi ultérieure les précisions attendues. Il est donc difficile, à ce stade, de porter une appréciation définitive sur la réforme : beaucoup dépendra des textes dapplication et des conditions concrètes de leur mise en uvre. Ce qui apparaît cependant positif est que la région acquiert une existence et une visibilité institutionnelles quelle navait pas. À condition que ne se forment pas de nouvelles féodalités, elle pourrait offrir un cadre suffisamment large au débat démocratique local et des réponses plus fines aux attentes citoyennes.
En revanche, il reste beaucoup à faire avant de parvenir à une organisation des pouvoirs locaux simple et fonctionnelle, telle quon prétendait au départ vouloir linstaurer. On continue effet à empiler des structures en mille-feuilles : Commune, Communauté dagglomération ou Communauté de villes, Canton, Pays, Département, Région.On na pas osé supprimer deux niveaux qui apparaissent largement obsolètes, le canton et le département. Une telle suppression aurait permis de privilégier dans la panoplie restante deux types de collectivités complémentaires, les unes structurelles, dancrage territorial, les autres, aux contours plus flexibles, fonctionnelles. Comme " collectivités dancrage territorial ", devraient demeurer la " commune " et le " pays " pour la démocratie de proximité, la " région " et sa masse démographique critique pour lélaboration dun projet identitaire structurant. Comme " collectivités fonctionnelles ", on retrouverait encore la commune, et surtout la " communauté dagglomération ou de villes " qui serait à géométrie variable en fonction des besoins et des projets.Quoi quil en soit, vingt ans après la réforme Defferre, le nouveau cadre institutionnel libèrera plus dinitiatives décentralisées. Celles-ci pourraient faire évoluer des structures ossifiées et des pratiques marquées par des siècles de tutelle centralisée. Pour les mouvements qui ne dissocient pas approfondissement de la vie démocratique régionale et défense de la vieille langue identitaire, de nouveaux champs daction pourraient sentrouvrir. Par sa dimension et sa complexité, le cas occitan se prête - on la dit - à un premier éclairage des possibilités à exploiter comme des pièges à éviter.
II : PROBLEMATIQUE OCCITANE
Lorsquon parle dOccitanie (5) aujourdhui, on se réfère à un grand ensemble flou qui, couvrant des dizaines de départements français et plusieurs régions administratives, mord également sur le Piémont et la Catalogne. On se heurte ainsi à un premier paradoxe (et une première difficulté) : lOccitanie ne renvoie pas à une entité politique ou administrative définie comme telle. Cest un pays abstrait sur lequel vivent des millions dhommes, mais très peu dentre eux se ressentent et se définissent comme " Occitans ". Sur ce territoire, une langue - loccitan ou langue d0c - est cependant parlée. Elle prend parfois le nom de la région où une forme dialectale sest développée : limousin, provençal, rouergat, languedocien On se heurte sur ce point à une nouvelle difficulté : parce quappréhendé à travers des parlers et des dialectes particuliers, loccitan nest pas toujours perçu comme une langue à part entière, cest-à-dire comme une structure vivante qui résume et surmonte ses particularismes. Souvent, la réalité dune telle langue englobant la diversité des parlers nest même pas perçue, et encore moins vécue comme une donnée positive. La dévalorisation intégrée, un occitanophone parlera de " patois " pour désigner son dialecte dOc et ny recourra que dans le cercle étroit de la famille ou de la communauté des proches. Pour surmonter cet émiettement, les défenseurs modernes de la langue et de la société dOc ont successivement privilégié divers fronts de lutte pendant les dernières décennies, et le militantisme occitan sest divisé entre plusieurs mouvances.La première, " nationalitaire ", ne voulait pas dissocier la défense de la langue dune " reconquête nationale " dont elle puisait les références et lexemple dans les luttes de décolonisation. Linspiration ethniste de certains de ses théoriciens les entraînera, en paroles au moins, à rêver dune démarche volontariste de type blanquiste. Au plus haut de son audience, elle nest pas parvenue à donner à loccitanisme une dimension socio-politique significative : la revendication politique pan occitane na jamais existé en dehors de cercles étroits de militants.Face à elle, ancrée prioritairement en Provence où le Félibrige lui a donné cadres et références culturelles (littéraire avec luvre de Mistral, linguistique avec la graphie de Roumanille), une mouvance " provincialiste " privilégie la tradition et le respect des particularismes. Dégagée pour lessentiel de ses inspirations maurassiennes, très majoritairement républicaine, sa vitalité réelle nest pas toujours exempte de nostalgies passéistes. Surtout, par sa résignation à la fragmentation de loccitan, elle na pas contribué à renforcer le potentiel de renaissance dont elle était porteuse au delà de sa terre dimplantation principale.Une mouvance " culturaliste " inspirée par Félix Castan, dynamique, inventive, fédérée par le réseau informel de la Linha Imaginot a connu un développement réel, desprit libertaire. La défense de loccitan est ici fondue dans une créativité populaire tous azimuts ; elle en vient de ce fait à sous estimer parfois les priorités spécifiques liées à la reconquête de la langue.Pour des raisons multiples, les trois mouvances qui ont structuré la revendication occitane ne sont pas parvenues à empêcher un déclin dramatique du nombre des occitanophones. Sur les quelque 13 millions dhabitants des départements concernés, les personnes disposant d " une certaine compétence linguistique " en occitan étaient encore estimées à 6 millions au début des années 90. Cest seulement en 1999 que des statistiques fiables sur la pratique réelle de la langue ont enfin pu être dressées (6). Il apparaît que loccitan (tous dialectes confondus) a accompagné lenfance de nombreux adultes actuellement en vie : 610 000 à titre habituel et 1 060 000 à titre secondaire. Pour lessentiel, lhéritage linguistique qui est le leur nest cependant plus transmis : un bon indice de lérosion, en une seule génération, est donné par la proportion des pères qui nont pas parlé habituellement à leurs enfants la langue que leur propre père leur parlait habituellement au même âge. Près de neuf fois sur dix, la transmission na plus lieu. Avec cet effacement en perspective, loccitan compterait encore 526 000 locuteurs adultes (7).
Cest à partir de ce noyau fragile dun demi-million doccitanophones souvent dispersés - nombre dentre eux étant de surcroît indifférents aux enjeux - que des acteurs politiques et culturels tentent encore denrayer la mort programmée de la langue dOc. On évoquera deux dentre eux - la Convention occitane et lUnion provençale - qui ont dores et déjà pris position face à la réforme en cours.
La Convention occitane
En février 2002, une " Convention occitane " avait été constituée à Béziers, où elle a tenu une première session. Elle a réuni des personnalités, responsables ou animateurs de diverses structures (Institut détudes occitanes, Mouvement des Calandretas, Partit occitan ) que rapproche une même vision délibérément pan occitane. La " Convention " ne résume pas tout le militantisme culturel et politique des pays dOc. Mais si sa représentativité est limitée, elle présente néanmoins la caractéristique dapprocher le " fait occitan " dans sa dimension la plus globale, et également la plus politique. Sur ce point, elle se situe dans le prolongement direct de la " mouvance nationalitaire " évoquée plus haut.
Tout en affirmant ne pas se leurrer sur les réalités dune société occitane disloquée et inconsciente delle-même, les animateurs de la Convention entendent sortir loccitanisme de son enfermement sectoriel. Dans cette voie, ils dissocient moins que jamais la question culturelle et linguistique, les données socio-économiques et les constructions institutionnelles. Le fil directeur est clair : " Les réalités sociales, économiques et culturelles, notamment linguistiques, doivent commander aux découpages politiques des espaces géographiques "
Lobjectif est de rapprocher tous les acteurs de la société civile (organisations culturelles et sociales, personnalités politiques, intellectuels et chercheurs ) décidés à oeuvrer pour une application généralisée et intransigeante du principe de subsidiarité : tous les pouvoirs doivent appartenir à la collectivité de base qui décidera seule des transferts de pouvoirs à concéder à léchelon supérieur pour des raisons defficacité. Lors de sa deuxième session, en Août 2002 à Nîmes, la Convention occitane a pris position sur le projet gouvernemental dont les grandes lignes venaient dêtre rendues publiques. Ses ambitions, très grandes, lont conduite à formuler de vives réserves. Pour elle, la région doit devenir la collectivité territoriale majeure et le pays la collectivité de base ayant vocation à réunir le maximum de compétences (8). Une mise en synergie des six régions occitanes doit permettre de construire une " communauté occitane " qui, dans un partage avec les échelons inférieurs toujours fondé sur la subsidiarité, se verrait dotée de compétences propres. Leur champ serait immense, touchant à léconomie, au crédit et à lépargne, aux transports, à la santé, etc. Bien évidemment, la politique culturelle et linguistique serait au premier rang des préoccupations dune " communauté occitane " appelée à se structurer en " communauté nationalitaire ". A terme, cest un changement de modèle institutionnel qui est visé.Lobjectif est dabord de parvenir à une " République des autonomies régionales " : la possibilité désormais ouverte par la Constitution de créer des " collectivités territoriales à statut particulier " pourrait, selon la Convention occitane, permettre de progresser dans ce sens. En revanche, lon doute de la portée dun droit à lexpérimentation qui sera corseté par un État imprécis sur lampleur des écarts à la norme quil tolérera.
La méfiance à légard dun pouvoir " jacobin " toujours tenté de recentraliser est étendue au fonctionnement démocratique lui-même. Une régulation par le droit est préférée à la régulation politique ordinaire assurée par des instances démocratiques hiérarchisées : le tribunal administratif est privilégié pour arbitrer entre intérêts conflictuels des différents niveaux de compétence territoriale, niveau étatique inclus.
Une même méfiance amène à privilégier le dialogue Régions Europe et à récuser sur ce point aussi une approche gouvernementale sans ambiguïté : " Nous ne sommes plus dans la perspective de lEurope des régions. Nous sommes dans la perspective de lEurope des Etats-nations à 25 " (J.-P. Raffarin, le 7 décembre 2002). LEurope des régions que persistent à souhaiter les militants de la Convention occitane doit selon eux se construire sur quatre principes : préoccupation écologique, affirmation des droits culturels, organisation de la solidarité, primauté du Droit. En son sein, du " pays " jusquaux instances fédérales, la subsidiarité doit régir lensemble des relations. Entre les deux niveaux opposés, les compétences de lEtat se réduisent comme peau de chagrin.
LUnion provençale
Groupement dassociations culturelles provençales, lUnioun prouvençalo avait dès 1981, cest-à-dire avant les premiers textes de décentralisation (Loi Defferre), anticipé dans ses propositions certaines des dispositions de la réforme actuelle. Actualisé au fil des années et des évolutions législatives, le projet de lUnion provençale se trouve aujourdhui, pour lessentiel, en harmonie avec celui que dessine la réforme constitutionnelle.À la différence de la Convention occitane, lUnion provençale inscrit pleinement sa démarche dans le cadre républicain établi : elle ne réclame pas un renversement complet du modèle et une refonte des institutions à partir des communautés régionales et nationalitaires de base. Elle ne réclame pour le pouvoir régional aucune prérogative régalienne, et si elle se réfère au principe de subsidiarité, cest dans une logique " descendante ", de décentralisation, celle même du projet qui vient dêtre adopté. Si elle souhaite un pouvoir réglementaire régional, elle ne va pas jusquà réclamer les possibilités de dérogation législative que prévoyait, par exemple, le projet dit de Matignon pour la Corse.Une seconde différence substantielle oppose la Convention occitane, dont le projet est résolument pan occitan, et une Union provençale qui limite pour lessentiel son champ daction à lactuelle région " Provence-Alpes-Côte dAzur " (dont elle souhaiterait modifier le peu harmonieux sigle devenu usuel : PACA). LUnion provençale ne se veut pas indifférente aux autres régions dOc, mais lapproche fédérale quelle défend apparaît quelque peu rhétorique, et surtout peu ouverte aux débats sur lavenir dune langue dont elle avalise la dispersion dialectale.Dans un cadre ainsi balisé, lUnion provençale voit dans la région un " niveau pertinent et légitime " dont il convient de réformer les institutions par une dissociation des présidences de la Région et du Conseil régional, ainsi que par une réforme électorale prenant mieux en compte la représentation des territoires à côté de celle des populations. Dotée de nouvelles compétences (en matière de développement, de transport, de santé, de défense de lenvironnement ), la Région doit en outre être assurée de disposer de ressources financières appropriées. Affirmer lidentité culturelle provençale devrait être lune des tâches prioritaires dune institution régionale aux pouvoirs élargis : enseignement de la langue et de lhistoire provençales, protection du patrimoine, soutien à la création artistique, création dun réseau régional de télévision et de radiodiffusion La préoccupation identitaire se traduit également par une double attention : dune part à la diversité culturelle interne de la région (les spécificités niçoises sont ainsi prises en compte), dautre part aux rameaux de la culture provençale hors PACA (vallées occitanophones du Piémont, sud provençal de la région Rhône-Alpes, partie du Gard de langue provençale). Couplés avec les nouveaux pouvoirs de la Région, un exercice actif du droit de pétition et lorganisation de référendums locaux doivent permettre dexprimer et de consolider lidentité de la Provence dans le cadre de la République. Pour positives que soient les références la concernant, lEurope ne constitue pas pour lUnion provençale la structure daccueil que la Convention occitane voudrait substituer à lEtat-nation républicain. CONCLUSION :Au regard de linterrogation de départ, qui portait sur le couple " décentralisation / avenir de la langue dOc ", il apparaît que les projets de la Convention occitane et de lUnion provençale comportent des faiblesses opposées qui sinscrivent dans le prolongement de celles des anciennes mouvances " nationalitaire " ou " provincialiste " précédemment identifiées. Dans le premier cas, lécart saccroît entre la très grande ambition du projet affiché et la réalité des forces sociales et culturelles porteuses aujourdhui de lidée occitane. Dans le second, le repli sur la seule Provence néglige les synergies quune vision plus ample de la défense de la langue dOc pourrait susciter.Comme toute langue " régionale ", la langue dOc est dabord ancrée dans un " territoire historique ". Elle connaît également, du fait des migrations, un " espace de diffusion " qui le déborde largement. Sur ces deux plans, les nouveaux outils de la décentralisation (pétition, expérimentation, référendum dinitiative locale, coopération directe entre régions, possibilité de statuts particuliers) pourraient être mis au service dune progressive reconquête linguistique (9). Sagissant du " territoire historique ", la critique des découpages technocratiques devrait viser à des regroupements ou des redécoupages prenant davantage en compte la dimension géographique des identités culturelles et linguistiques (10). Dans nombre de régions à identité forte - Corse, bien sûr, mais également Savoie, Alsace, Bretagne, Normandie - lannonce dune nouvelle étape de la décentralisation a immédiatement suscité des revendications unitaires. Hormis la possible fusion de l Auvergne et du Limousin, évoquée par Valéry Giscard dEstaing, aucun regroupement de provinces dOc nest pour linstant préconisé (11). La Convention occitane comme lUnion provençale réclament pour leur part une première correction des découpages actuels, ainsi que des coopérations transfrontalières qui, des Alpes aux Pyrénées, permettraient de surmonter les coupures culturelles liées aux frontières étatiques. Une action plus active pourrait déjà intervenir avant tout remodelage régional : lancée simultanément dans toutes les régions dOc, et dans les mêmes termes, une pétition réclamant un développement plus ambitieux de lenseignement de loccitan décuplerait lefficacité des actions associatives, et préparerait ce faisant lorganisation de référendums parallèles sur le sujet. La dimension unitaire de la langue peut dautre part être affectée par lorganisation administrative. Ainsi de léducation nationale, où huit Académies (12) sont compétentes pour les régions dOc : afin de prévenir une dispersion des politiques poursuivies, il serait hautement souhaitable quune concertation active intervienne. Sur un autre plan, les travaux du " Conseil de la langue occitane " acquièrent une importance fondamentale : ils concernent les deux questions de la graphie et de la norme linguistique, à propos desquelles cette instance sefforce, dans un respect raisonnable des particularismes dialectaux, de gérer au mieux le couple " Unité - Diversité " de la langue dOc.La question de " lespace de la langue " pourrait quant à elle être abordée sous langle dune sensibilisation à la défense de la langue dOc hors du Midi occitan. Cette sensibilisation pourrait prendre plusieurs formes allant de lextension à lensemble du pays de la pétition évoquée plus haut, à des formes de consultation plus construites (13).Entre un maximalisme et un repli provincial également stériles, la défense dun occitan en recul accéléré exigerait à la fois réalisme et détermination. Si la décentralisation en cours élargit les possibilités daction, elle ne sest pas accompagnée de signes probants douverture à légard des vieilles langues du pays. Dans le débat récent, lAssemblée nationale a ainsi écarté un amendement visant à une mention - fut-elle subordonnée - des langues régionales dans la Constitution. Quant à lui, le Conseil dEtat a confirmé au fond, en novembre 2002, son opposition aux modalités de lintégration des écoles Diwan dans lenseignement public. Sajoute à cela une campagne dordre idéologique dune grande virulence (14). Le sujet appellerait un débat plus serein. Tissé par lhistoire, le lien social est solide : il noppose plus les enracinements particuliers à une adhésion aux valeurs fondamentales de la République. Abandonnant un ostracisme hors dâge, une reconnaissance plus confiante de " ses " langues protègerait la République des dérives quelle redoute justement : le refuge dans lactivisme micro nationaliste, les illusions dune " Europe des régions ", les récupérations dextrême-droite Cela supposerait aussi de faire confiance à la maturité du débat démocratique dans des régions ayant enfin atteint à lexistence politique.
Notes :
Texte établi à partir dune communication aux " XXIIIèmes Entretiens sur le régionalisme " (Saint-Vincent, 16-18 décembre 2002), finalisé après ladoption de la " loi constitutionnelle relative à lorganisation décentralisée de la République " (17 mars 2003)
Parler de langue régionale, ce que lon fera par commodité, est réducteur : allant, dans le cas de la France, de dialectes franciens résiduels à des langues insérées dans un processus de construction nationalitaire, les faits de langue sont trop diversifiés pour se laisser étiqueter sous le terme de " régional ".
Créé par Charles Pasqua en 1995, et relancé par Dominique Voynet en 1999, le " pays " a été accepté sur le terrain : 56 ont été créés en deux ans, et 196 étaient à un stade avancé détude en 2002.
On nabordera pas, ici, les nouvelles dispositions relatives aux collectivités doutre-mer.
Contrairement à une croyance répandue, le mot " Occitanie " nest pas un néologisme militant : le terme remonte au Moyen-Âge où il désignait lensemble des pays de langue dOc.
LINSEE (Institut national de la statistique et des études économiques) et lINED (Institut national détudes démographiques) se sont unies pour cette enquête, associée au recensement de mars 1999 et ayant touché près de 400 000 adultes en France métropolitaine. Lenquête a porté à la fois sur la langue reçue dans lenfance, le rôle respectif des deux parents et la transmission à la génération suivante.
Si certains observateurs ont fait valoir à juste titre que la formulation des questions aboutissait à minorer le nombre des occitanophones, la gravité de la situation nen est pas moins réelle.
Le " pays " doit également devenir le niveau de gestion des situations dhétérogénéité culturelle (Pays basque et Catalogne Nord inclus dans des régions occitanes ; fractions de départements de la Drôme et de la Charente, qui sont occitans).
Beaucoup dépendra ici de la mobilisation des " militants de la langue " comme des lois qui, après la réforme constitutionnelle, ont à délimiter les transferts de compétence consentis par lEtat aux collectivités territoriales.
Un refus gouvernemental doit déjà être noté sur ce point : une fin de non-recevoir a été opposée aux parlementaires des Pyrénées-Atlantiques qui réclamaient la création dun département basque (Le Monde, 15 janvier 2003)
Parfois, à lopposé, certaines forces jouent dune micro identité culturelle forte pour réclamer une séparation : cest le cas dans le Comté de Nice, vis-à-vis de la région PACA..
Aix-Marseille, Nice, Bordeaux, Toulouse, Montpellier, Clermont-Ferrand, Limoges, Grenoble.
Sans se prononcer sur le bien-fondé des initiatives en question pour la Corse, les projets de " Conseil consultatif des Corses de lextérieur ", ou encore d "Assemblée nationale corse ", avec constitution de listes électorales via lInternet, pourraient, avec toutes les transpositions nécessaires, ouvrir des pistes pour une consultation dordre strictement linguistique.
La récente prise de position dHélène Carrère dEncausse, secrétaire perpétuel de lAcadémie française, en donne une illustration : " Le péril aujourd'hui est d'autant plus grand que l'évolution probable de l'Europe vers une régionalisation, la décentralisation promise en France que d'aucuns souhaitent voir dépasser le cadre politique et administratif pour englober les langues, pourraient conduire à un affaissement de la cohésion et de la conscience nationales. Dans cette évolution déjà engagée et probablement irréversible, c'est la langue commune, la langue française qui seule incarnera et maintiendra l'unité morale et culturelle des Français. Qu'elle soit condamnée à partager ce rôle avec les langues de France, elles sont d'ailleurs légions, et notre patrimoine culturel, notre identité voleront en éclats. " (Discours en séance publique, 5 décembre 2002). Les arguments avancés sont parfois indignes dun intellectuel : par inculture ou mauvaise foi, Bertrand Poirot-Delpech parle ainsi de " ces façons de parler dépourvues de grammaire et de littérature à portée universelle ", ces " vieilleries rustiques loin des racines gréco-latines ", ces " cendres que lon tisonne " (" Noël au tison ", Le Monde du 25 janvier 2003).