Dossier de la Rédaction

Pour en savoir plus sur les langues régionales

LA LANGUE NIçOISE
extrait de : Le Mémorial du pays Niçois 1968-1998, Nice-Nouméa, Editions Planète Memo, 1999

Par Roger Rocca

 

Dans l’espace culturel niçois, il n’échappera à personne que la langue niçoise (1) représente un élément traceur fort d’une identité qui s’affirme de plus en plus et dont l’histoire et l’évolution sont de nos jours sujets de réflexion et d’études. Il est désormais établi, sans conteste, que nissart occupe une place bien définie, à parité avec les autres langues dans ce que l’on pourrait appeler l’aire de langue d’oc, pour l’opposer – du moins au plan historique – à l’aire de langue d’oïl.Qu’il semble loin le temps où, sous de faux prétextes unitaires, d’éminents linguistes ne voyaient dans le nissart qu’un patois provençal, lui déniant toutes les qualités d’une langue spécifique. Si ensemble linguistique il y a, c’est à l’évidence celui de l’espace où se pratiquent – encore – les parlers tels que le béarnais, le gascon, le languedocien, le provençal, le nissart… Tous issus du latin, ces dialectes ont subi les naturelles transformations de tout support de communication qui vit d’échanges et de mouvements de population. Et le nissart plus que tout autre, à la fois un des plus proches de ses origines latines – car ayant échappé plus que le provençal à l’influence culturelle française – et témoin des influences des autres langues. N’y trouve-t-on pas, à côté de mots d’origine arabe (quitram, goudron ou asebic, raisin sec) des mots d’origine piémontaise (magara, peut-être ou propi, vraiment) et même anglaise comme le célèbre et goûteux stocafic, le stockfisch des mers nordiques ?Les spécialistes s’accordent à reconnaître dans la langue niçoise des conservations de formes latines qui en font son originalité : qu’il s’agisse de vocabulaire (stellam devenu stela, étoile ; bestiarium devenu bestiari, bétail ; gallinam devenu galina, poule…), de syntaxe (qui bene amat, bene castigat devenu qu aima ben castiga ben, qui aime bien châtie bien) et même de conjugaison (si hunc librum leges, laetus ero devenu se lièges aquéu libre serai urous, si tu lis ce livre, je serai heureux). Et ce qui aurait pu être qualifié de latinisme ne serait, tout compte fait, que base bien naturelle ! (2) La recherche des traces historiques de la langue niçoise plonge le chercheur dans l’histoire même du Pays. Séparé volontairement de la Provence voisine par l’acte de Dédition de 1388, Nice et son espace vont se situer pendant environ cinq siècles dans l’environnement politique savoisien. Très éloignée des centres de décision – Turin est à plusieurs journées de voyage –, mais aussi bénéficiant d’une relative liberté d’organisation politique et culturelle, la " fenêtre méditerranéenne des Etats de Savoie " voit se développer une culture, et donc une langue, autonome. Si les premiers écrits d’un écrivain niçois sont à attribuer à Raimon FERAUD, né à Ilonse vers 1245, et qui nous a laissé avec sa " Vida de Sant Honorat ", une épopée mystique en langue à forte connotation niçoise, c’est surtout à Frances PELLOS que l’on doit l’entrée de la langue niçoise dans la littérature du bassin d’oc : il n’écrit pourtant qu’un modeste traité de mathématiques commerciales, " Lo compendion de lo abaco ", terminé en 1492, mais son importance est considérable. Il est en langue de Nice, et sa diffusion, à un moment où se mettent en place très timidement les premières structures d’imprimerie, ne peut que nous interpeller. " … losquals tracteray sub brevibus tant coma a mi sera possible per che los citadins de la Ciutat de Nisa son subtils et speculatieus en ogni causa et specialment de las dichas arts… " (3). Une des preuves de l’importance de cette production – s’il en fallait une – est attestée par la publication quelques années plus tard, en 1562, d’un second traité de mathématiques commerciales, du à un écrivain du Pays niçois et né à Isola, Jouan Francèes FULCONIS. " … Aquest libret senza gran retorica, ieu Johan Frances Fulconis, nat de antica de Lieusola; mantenent habitant en la Cieutat de Nissa magnifica, monstrant de scrieure, aussi d’arismetica, aquest ay fach en lengage versant de tal cieutat… " (4). La langue est bien le niçois, langue de communication : " per comoditat de joines enfans et altres… non entendent latin es compausant en lenga materna " (5).Le nissart est bien la langue de la vie de la cité, et à la même époque, Jouan BADAT écrit sa Chronique. Véritable reportage sur les événements politiques, c’est encore en nissart que l’on suit la rencontre de François Ier, de Charles Quint et du Pape à Nice " Lo Papa devia logiar in castel ambe gardia de Spagniols ; quanto causa aver intendut, los Nissars si mutinerom et si acorderom ambe los soldas que eram en castel… " (6).Après un XVIe et un XVIIe siècles au cours desquels la production littéraire se limitera à quelques œuvres de qualité mais de moindre importance (" L’omaggio del Paglione " de Jules TORRINI, les Sonnets de Jean-Charles PASSERONI, la célèbre " Storia delli Alpi Marittime " de Pierre GIOFFREDO, de la Biographie niçoise de Jean-Baptiste TOSELLI), c’est surtout Joseph-Rosalinde RANCHER qui va marquer, fin XVIIIe-début XIXe, la renaissance de la langue niçoise.La langue de RANCHER est " langue de Nice " : elle est l’émanation d’une vie économique, culturelle et politique où cohabitent, avec bonheur et sous la domination des princes de la Maison de Piémont-Sardaigne, le français, le piémontais et le nissart ! " Touti li verità non son tougiou ben diçi, Ma poù venir lou temp che non sion proscrici " (7).Des œuvres d’une qualité littéraire unanimement reconnue, toutes empreintes de cet esprit niçois, fait de dérision et de philosophie, que l’on retrouvera si bien au siècle suivant chez Francis GAG ou Raoul NATHIEZ. Tous les sujets peuvent être abordés, vie légère et autres turpitudes : descriptions imagées et langue niçoise sont là pour n’en célébrer que le sel !

Su l’umide Doutour la man noun si repauva

Cu pana la sudour, cu pana un’autra cauva…

Panon Catin, Babela e la tendra Ghidon

Ha panat la sieu part, ma noun vou dirai doun… " (8).La suite n’est que floraison littéraire en nissart : les poètes dialectaux du XIXe siècle comme François GUISOL, Eugène EMMANUEL ou Jules BESSI préfigurent les auteurs du XXe : Menica RONDELLY, Juli EYNAUDI, Louis GENARI, Joseph ISNARD et le célèbre JOUAN NICOLA à qui l’on doit la création de la Ciamada nissarda. Mais la seconde partie du siècle sera surtout marquée par l’influence de Francis GAG. Le célèbre barde sera tout à la fois la figure emblématique de l’esprit niçois – comment passer sous silence les célèbres " Pastrouil de Tanta Vitourina " – et le moteur du renouveau théâtral.Les scènes de ses pièces sont autant de scènes de la vie. D’ " Ensin va la vida " avec les amours de Pèire et Madalin : " Pèire e madalin si counouisson despi toujou, an creissut vesin l’un de l’autre e, sensa que Madalin m’augue jamai counfidat un mot soulet, ai acapit. Per èla, Peire es tout… " (9) à la vie dans le village de Ribassièra avec " La Pignata d’or " " Moussu lou Curat, dounas-n’en la vouostra benedicioun… " (10). Quelques années plus tard, Raoul NATHIEZ suivra un chemin semblable, et son " Trenta nòu-quaranta " restera longtemps dans les mémoires des spectateurs niçois. " Ahura, fès toui couma ieu : escoutas aqueli vous descadenadi que urlon couma loubatas enrabias e laissas mountà en vous la bila que vi va carmà lou chacrin ; laissas venì en vous la rabia qu’un moumen v’anestesìa e que fa dire, en l’ilusioun d’una counsoulacioun : Lilou es mouòrt; ma noun es mouòrt per ren ".(11) La production actuelle en langue niçoise se concentre essentiellement autour de la revue culturelle LOU SOURGENTIN. Fondée il y a trente ans par une équipe d’enseignants passionnés de langue, et animée actuellement par un groupe dans lequel se côtoient des rédacteurs venus de tous horizons, elle a publié, mais aussi suscité des vocations littéraires. Ainsi, avec les auteurs confirmés comme Charles MALAUSSENA, Raoul NATHIEZ, Jean VINCENTI, Roger GASIGLIA – par ailleurs fondateurs de la revue – sont apparus les Jean PASTOUR, M.-T. IMBERT, A.-M. FOSSAT, Roger ISNARD…Plus discrètes, et moins nombreuses, sont les parutions en nissart dans d’autres magazines comme NICE HISTORIQUE, LOU CANOUN DE NISSA, LE MAGAZINE DE LA VILLE DE NICE.Complétant les publications des périodiques, l’éditeur régional SERRE s’est spécialisé dans les ouvrages locaux. Parmi les études monographiques, architecturales, gastronomiques et historiques, quelques ouvrages en nissart et réédition de dictionnaires ou grammaires complètent utilement la bibliographie nissarde. Depuis quelques années, les responsables de cette maison d’édition procèdent à l’enregistrement systématique des représentations théâtrales en langue. Il en est ainsi des Pastorales de Noël, des pièces du Rodou nissart de Raoul NATHIEZ, des reprises du théâtre de Francis GAG… Il faut noter que le quotidien local " Nice Matin " ouvre ses colonnes régulièrement à une rubrique en langue niçoise " MOT D’AQUI " dans laquelle Rougié ROCCA présente des commentaires, des billets d’humeur, mais aussi des envois de lecteurs en nissart.Mais que serait le nissart sans nissardophones, et les auteurs sans lectorat ? Dire que la pratique se perd dans la vie courante semble une constatation rapide et réductrice. La localisation d’espaces de communication bien particuliers comme les marchés, les jeux de boules, les chantiers, mais aussi certains milieux professionnels (services techniques de la ville de Nice, pêcheurs…) apportent un démenti partiel. De plus le développement, régulier s’il n’est spectaculaire, de l’enseignement de la langue encourage fortement les tenants de l’Identité culturelle. Sur l’aire niçoise, pratiquement tous les lycées et plus de dix collèges offrent la possibilité de suivre un enseignement de langue niçoise. Chaque année, plus de deux cents candidats présentent les épreuves de nissart au baccalauréat. Certains d’entre eux poursuivent ces études au niveau universitaire. Nice a en effet la chance de posséder un cycle complet d’études supérieures en occitan-nissart. Licences et diplômes d’études approfondies en langue occitane y sont décernés, et depuis ces dernières années, plus dune dizaine de thèses portant sur la langue régionale ont été soutenues. Certes, la langue a changé de statut. Si elle est devenue en grande partie universitaire, elle demeure néanmoins, avec l’architecture, la gastronomie, la musique, le théâtre…, un traceur fort de la culture niçoise.

Et rien ne peut être plus réconfortant que de voir des enfants d’école élémentaire exprimer leur joie de vivre à Nice… en nissart.

Roger ROCCA

Conseiller du Recteur de l’Académie de Nice pour les langues et cultures régionales

 

(1) que l’on appellera aussi " nissart ", de façon à laisser à l’habitant de Nice le qualifiant de " Niçois "(2) voir à ce sujet l’étude de Rémy GASIGLIA dans le numéro 136 de la revue Lou Sourgentin(3) …desquels je traiterai aussi brièvement que possible car les habitants de la cité de Nice sont intelligents et calculateurs pour tout, et spécialement pour ces arts de calcul…(4) Ce livre sans grand discours, moi, Jean-François Fulconis, né dans l’ancien village d’Isola et actuellement habitant de Nice, enseignant l’écriture et aussi l’arithmétique, je l’ai fait dans la langue usuelle de cette cité…(5) pour la commodité des jeunes enfants et des autres qui ne comprennent pas le latin, je l’ai composé en langue maternelle.(6) Le Pape devait loger au Château avec une garde d’Espagnols ; lorsqu’ils l’apprirent, les Niçois se mutinèrent et se mirent d’accord avec les soldats qui étaient au Château.(7) Les vérités ne sont pas toujours bonnes à dire, mais le temps peut venir où elles ne seront pas proscrites(8) Sur l’humide Docteur la main ne se repose pas, qui essuie la sueur, qui essuie autre chose… Catin et Babela essuient, et la tendre Ghidon a essuyé sa part, mais je ne vous dirais où…(9) Pierre et Madeleine se connaissent depuis toujours, ils ont grandi côte à côte et, sans que Madeleine ne m’ait jamais confié un seul mot, j’ai compris. Pour elle, Pierre est tout.(10) Monsieur le Curé, donnez-nous votre bénédiction

(11) Maintenant faites comme moi… Ecoutez ces voix déchaînées qui hurlent comme des loups enragés et laissez monter chez vous la colère qui va vous calmer le chagrin ; laissez venir chez vous la haine qui vous endort un moment et qui fait dire, dans l’illusion d’une consolation : Lilou est mort ; mais il n’est pas mort pour rien.