Hors-série – novembre 2009
Nice en 1860
La situation politique en France et dans le Comté de nice, Nice à la veille de l'annexion, les acteurs politiques, traités secret et officiel, la consultation et ses conséquences, la vie du nouveau département... voici ce que le Sourgentin vous propose de découvrir dans ce hors-série spécial.
>> Editorial
150 ans de vie française : un bilan devient possible…
Aurait-il pu en être autrement, 20 ans seulement après une guerre qui remit si douloureusement en cause, en 1940, la relation particulière existant entre Nice et Turin, entre Nice et l’Italie ?
Nous pensons qu’aujourd’hui un bilan serein mérite d’être proposé par notre revue.
L’objectif du présent numéro est donc de présenter 1860 dans sa complexité : Nice a-t-elle choisi ou subi son destin ? Comment les Niçois ont-ils vécu ces changements et la formidable croissance qui a suivi ?
Et, dans ces recherches, nous avons tenté de ne jamais oublier que les sentiments et les comportements individuels, en 1860 comme en 2010, ne sont jamais simples…
Au sommaire de ce hors-série

1. Annexion ou rattachement, Henri COURRIERE
2. Le Palais sarde, Jean-François LAUGERI
4. Nice, l’Italie et le Printemps des peuples, Alexandre BOZA
7. L’évolution politique entre 1848 et 1860, Jean-Michel BESSI
9. Portrait de la société et de l’économie du Comté en 1 860, Alex BENVENUTO
12. L’argument linguistique, Roger GASIGLIA
14. La presse dans le débat, Robert BISTOLFI
16. Les peintres paysagistes de Nice en 1860, Alex BENVENUTO
19. Les acteurs politiques : Victor-Emmanuel II, Napoléon III, Cavour, Garibaldi, Malausséna, Guisol, Blanqui, Jacques DALMASSO
26 Louis Lubonis, Roger GASIGLIA
30. Les années décisives, Robert BISTOLFI
33. Lu gratougnamen d’un Nissart, Raoul NATHIEZ
34. Les traités entre la France et le rotaume de Piémont-Sardaigne, Dominique VEUX-ROCCA
36. L’évêque Jean-Pierre Sola, Pierre BODARD
37. L’espionne de Cavour, Roger ROCCA
38. Le plébiscite des 15 et 16 avril 1860, Henri COURRIERE
40. Chronique d’une visite annoncé, Dominique VEUX-ROCCA
45. Les Niçois entre Monarchie République et Empire, Raoul NATHIEZ
46. Administration et politique, Isabelle ROCCA
50. Les évolution de la ville de Nice en 1860, Alex BENVENUTO
53. Tourisme et chemin de fer, Jo GASPARETTI, Alex BENVENUTO
56. Les troubles de février 1871, Henri COURRIERE
58. Le monument du Centenaire, Henri COURRIERE
60. La célébration du Cinquantenaire, Jacques DALMASSO
62. 1860-1940 : un anniversaire douloureux et ses conséquences, Jean-Michel BESSI
64. 1960 : célébration unanime du Centenaire, Jean-Michel BESSI
66. Le Championnat du monde bouliste de 1960, Raoul NATHIEZ
69. Costumes niçois lors des fêtes du Centenaire, Dominique VEUX-ROCCA
69. Une soirée aux Tuileries en 1860, Roger ROCCA
70. 1860-2010 : quel bilan ?, Jean-Michel BESSI
1860-2010 : quel bilan ?
Poser la question des cent cinquante ans de vie française en terme de bilan relève assurément de la provocation. Mais peut-on se contenter de réactions affectives ou patriotiques lorsque l’événement commémoré a provoqué d’aussi profonds bouleversements dans tous les domaines de la vie de notre Comté ?
Dès les premières années qui suivirent 1860, on a pu en
effet assister à une véritable explosion, en matière de croissance économique
comme démographique. La prospérité du Second Empire réalisa très vite des investissements
considérables dans les grands travaux ferroviaires, routiers et même
d’urbanisme, ce qui permit de tenir certaines des promesses faites aux Niçois à
un rythme bien supérieur à celui de la monarchie piémontaise, pour laquelle
notre Comté n’était plus une priorité…
Une mutation complète : des activités jusqu’au paysage…
Mais, cette croissance économique brutale réoriente aussi très vite les activités : grâce au train, le tourisme s’adresse à une clientèle accrue et devient l’activité presque exclusive, à côté, bien sûr, d’une puissante activité du bâtiment et des travaux publics, dans cette ville de Nice devenue « la capitale d’hiver de l’Europe » Pourtant des secteurs entiers sont négligés : personne n’avait rien promis pour le commerce maritime ou d’éventuelles industries, face à la puissance hégémonique de Marseille ! Et d’ailleurs, les militaires ne furent pas les seuls à s’opposer à la réalisation de voies ferrées Sud-Nord, capables d’assurer un arrière-pays à notre port vers la plaine du Pô ou même vers Grenoble et Genève.
L’agriculture est, elle aussi, totalement transformée. Les
vastes champs d’orangers vont vite passer au stade des souvenirs nostalgiques
car ils permettaient de gagner des terrains à bâtir dans la plaine de Nice. La
traditionnelle huile du Comté va se battre courageusement face aux huiles
importées des colonies, mais sur nos collines, combien d’oliviers furent
finalement arrachés pour céder la place aux cultures florales ? Ces nouvelles
plantations, tournées vers l’exportation, assurèrent des emplois en même temps
qu’elles bouleversaient le paysage. Dans ce domaine, n’oublions pas non plus le
renouvellement complet de la végétation des jardins des villas, des hôtels ou
de la promenade : à côté de nombreuses autres espèces importées, le palmier
triomphe jusqu’à devenir le symbole de la région, devenue « Côte d’Azur »
!
Une création de richesses qui attire de nouveaux habitants
Toutefois ne soyons pas mesquins et reconnaissons le prodigieux enrichissement qui finit par profiter à des degrés divers à nos ancêtres, y compris par la spéculation immobilière, même s’ils n’en furent sûrement pas les premiers ou les principaux profiteurs… Cette richesse était certes parfois très relative, car les Niçois occupèrent souvent les emplois subalternes du tourisme, laissant les postes de direction de l’hôtellerie et même du commerce de luxe à ceux qui avaient déjà l’expérience et surtout les moyens financiers d’investir. De là à trouver les Niçois timorés et incompétents, il n’y avait qu’un pas, vite franchi… Pourtant, il faut admettre que l’ascension sociale moyenne a été une réalité.
Et le besoin de main-d’œuvre a évidement concerné aussi les
villages du Comté, jusqu’aux montagnes dont les habitants avaient une longue
tradition de migration saisonnière durant l’hiver. Bien sûr, devant une telle
expansion économique, les régions françaises voisines fournirent leurs
contingents, sans oublier l’afflux d’immigrés italiens, pour lesquels Nice est
infiniment plus attrayante qu’avant 1860 : d’après un recensement des
étrangers, ils sont déjà 21 223 dans cette seule ville en 1 889 ! Si on y
ajoute l’installation croissante de nombreux résidents permanents français, y
compris des premiers « rentiers » âgés attirés par la douceur du
climat, on comprend aisément l’explosion démographique du premier demi-siècle
de vie française…
Une explosion démographique et des mutations brutales
Les chiffres des recensements parlent d’eux-mêmes : pour 44 091 habitants à Nice en 1858, on arrive à 142 940 en 1911, soit plus qu’un triplement de la population. Une telle croissance, voisine des rythmes du XXe siècle dans les pays en voie de développement, ne peut se comparer qu’à celle des Etats-Unis, si l’on veut rester à la même époque, et la comparaison mériterait peut-être une réflexion… Dans le détail, l’accélération a en fait été plus brutale encore et donc perturbante pour les habitants : en effet, Jean Devun a bien montré que l’accroissement n’avait rien de remarquable au début, avec 53 397 personnes en 1877, mais qu’on passe à 66 279 dès 1881, puis 88 273 en 1891, 105 109 en 1901 et enfin 142 940 en 1911 ! Et l’excédent fut de 29 123 habitants pour les seules 5 années 1901-1906, soit 21,7 % de croissance, ce qui écrase les autres villes françaises dynamiques : Paris avec 1,7 %, et Marseille avec 5,1 % et un gain réel de 26 337 habitants. Signalons enfin que la population d’alors était jeune !
Mais les chiffres ne doivent pas faire oublier la réalité humaine et le bouleversement de la structure même de cette population : chacun a compris que la natalité du groupe initial ne peut pas expliquer de tels résultats. Des Français de toutes les provinces ne sont plus seulement les premiers clients du tourisme d’hiver, mais s’installent désormais à l’année… Et on a déjà évoqué les Italiens : un afflux brutal lié à la croissance les fit monter à 29,6 % de la population totale dès 1881, leur proportion se stabilisant vers 24 % au début du siècle suivant. Certains ne furent pas loin de parler de « seuil de tolérance », et Honoré Sauvan se fit élire aux municipales sur des déclarations très anti-italiennes. Leur intégration fut pourtant une réussite et leur poids sera déterminant dans le dynamisme économique du XXe siècle, mais on comprend bien que l’élément « autochtone » ait pu se sentir noyé sous le flot des nouveaux arrivants. Ces « Vieux Niçois » étaient devenus minoritaires chez eux, avec toutes les menaces que cela va comporter pour leur langue et leur identité…
Une colonisation, du mépris ou de simples maladresses ?
Si l’on combine cette évolution avec la prise de contrôle des ressources économiques par les capitaux français ou par des familles venues d’autres pays européens (comme les Suisses dans l’hôtellerie ou la pâtisserie…) nous ne sommes pas loin de la notion de « colonisation réussie » développée avec brio par le professeur Castela !
Le phénomène fut accentué par une série de maladresses. Au début, le Second Empire installa brutalement une administration lourde, manquant de souplesse et pour tout dire assez méprisante. Beaucoup de promesses ne furent pas tenues : Nice, capitale provinciale se trouva ravalée au rang de modeste chef-lieu qui perdit son Sénat et n’a toujours pas récupéré une Cour d’Appel, ou qui mit un bon siècle à retrouver une véritable Université. Elle reçut de justesse une Banque de France et eut une brillante préfecture grâce au séjour des princes étrangers ! Par la suite, la IIIe République permit à Nice de bénéficier des grandes conquêtes en matière de liberté et l’évolution ultérieure de l’Italie jusqu’au fascisme évite d’avoir trop de regrets au sujet de l’union de 1 860. Par contre, il faut reconnaître que cette même république était très centralisatrice et que sa belle politique scolaire avait un revers passant par la volonté d’uniformiser et donc de détruire les langues et cultures régionales.
Ajoutons enfin que l’attachement de plus en plus fort et sincère à la France fut souvent mal récompensé par un certain mépris, alimenté jusqu’à nos jours par un certain nombre de clichés. Est-ce encore un effet d’une colonisation intérieure ? Espérons que le 150e anniversaire nous apporte un démenti.
En effet, malgré les réserves qu’exigeait un bilan historique, nous sommes tentés de paraphraser à propos des Niçois la chanson de Maurice Chevalier : « Tout ça fait d’excellents Français » !
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