Hors-série – novembre 2010
39-40
La situation politique et militaire dans le Comté de Nice en 39-40 ainsi que la vie administrative, économique, quotidienne, les mœurs, les "états d'esprit" et les "options idéologiques" des acteurs locaux... voici tout ce que le Sourgentin vous propose de découvrir dans ce hors-série spécial.
>> Editorial
Les Alpes-Maritimes dans la bataille
Le 22 juin 1940, les troupes italiennes pénètrent massivement dans les Alpes-Maritimes. C’est le « coup de poignard dans le dos » de l’Italie à une France en plein effondrement militaire et politique. La « drôle de guerre » dans sa version italienne prend fin et doit nous conduire à nous interroger sur ce moment singulier d’une occupation un peu vite reléguée au second plan par la mémoire, mais décisif de ce qui va se jouer dans les mois et les années qui suivent.
Mussolini a tergiversé pendant de longs mois, mais pas pour les mêmes raisons que son allié germanique du « Pacte d’Acier » ; il l’a même réaffirmé en septembre 1939. Il ne cherche pas à limiter le nombre de front pour éviter un débordement militaire, il se contente d’attendre le moment propice pour limiter les dégâts. Il n’a pas, en effet, les moyens d’une guerre longue, synonyme de combats sérieux, car il ne dispose pas des moyens matériels pour les mener. Mais le moment propice arrive avec l’annonce de la défaite française : au nom du gouvernement français dont il est le responsable depuis la veille, le maréchal Pétain annonce le 17 juin qu’il demande l’arrêt des combats et la signature rapide d’un armistice consacrant la défaite militaire et politique de la France. Cela lui donne également l’aura d’un belligérant à la hauteur de Hitler dont l’audace est récompensée depuis septembre 1939. Le 10 juin, l’Italie a déclaré officiellement la guerre aux « puissances ploutocrates » française et britannique et a multiplié depuis les incursions sur le sol français. Mais il lui faut maintenant affirmer des positions qui lui donnent « libre accès à l’océan » (!) ; c’est le sens de la « Bataille des Alpes » entamée le 20 juin par des activités de patrouille et quelques accrochages. Mussolini sait qu’il ne dispose que de peu de temps pour tailler des croupières dans le territoire français, et notamment annexer le comté de Nice et de Savoie jadis « donnés » à la France par le royaume de Piémont-Sardaigne, prendre Menton et Nice, voire pousser l’avantage jusqu’au Rhône. Car Hitler lui a fait comprendre lors d’une entrevue à Munich le 18 juin que la négociation de l’armistice conduit à la fin des hostilités et entraîne l’arrêt des combats, donc que l’Italie ne pourra revendiquer que ce que ses troupes auront conquis à ce moment-là.
Mussolini lance 300 000 hommes dans la bataille contre 85 000 Français commandés par le général Olry (dans les faits, la moitié seulement est combattante). Les Italiens buttent sur des troupes françaises bien moins démoralisées qu’espéré, maîtrisant plutôt bien les Alpes par un dispositif défensif solide face à des Italiens desservis par les conditions météorologiques et qui semblent improviser une stratégie offensive faite de coûteux coups d’éclat.
Tout cela pour quoi ? Les troupes italiennes ne font pas de percée significative et n’avancent que de 2 à 3 kilomètres soit 840 km2, occupant Menton et quelques communes et hameaux des vallées de l’arrière-pays, ce qui représente un peu plus de 20 000 habitants des Alpes-Maritimes. Encore faut-il à Mussolini attendre l’armistice du 25 juin à 0 h 35 pour qu’une zone de 50 kilomètres de large à l’ouest de la frontière italienne soit démilitarisée et que commence l’occupation italienne du « Bando Mussolini ». Mais ce maigre butin du mois de juin 1940 est instructif en ce qu’il est le prélude à l’occupation généralisée du Sud-Est de novembre 1942 à septembre 1943.
D’abord, et évidemment, ce sont les conditions de vie des populations qui se trouvent affectées par les destructions des voies de communications et des habitations, qu’elles soient préventives ou du fait des combats. La désorganisation résulte aussi des pillages des maisons évacuées mis en œuvre tant par l’armée italienne qualifiée d’« armée de pauvres » que plus étonnament par certains ouvriers italiens appelés à remettre les infrastructures en état avant la réinstallation de la population et l’occupation. Ainsi à Menton, ce sont les autorités italiennes elles-mêmes qui tenteront de mettre un terme à ces exactions. Au-delà du préjudice matériel, c’est toute la complexité des relations entre Français et Italiens qui s’y exprime, relations faites d’une forte proximité dont témoigne la présence d’une importante communauté immigrée italienne et d’une réelle distance avec cette immigration de la pauvreté vue d’un mauvais œil. D’autant que les immigrés sont objectivement liés aux troupes d’occupation : liens familiaux et communautaires qui ont vite fait d’assimiler les deux contingents dans une même hostilité, et ce, encore bien après la guerre.
L’occupation sonne l’heure du choix dans les Alpes-Maritimes comme dans tout le pays. Collaborer ? Certains n’ont pas attendu pour relayer le défaitisme et les « nouvelles » valeurs vichyssoises par la création de la Légion Française des Combattants (L.F.C.) qui réunit 8 000 personnes au Casino municipal de Nice le 6 octobre 1940 pour « régénérer la Nation ». Nice devient ainsi la « fille aînée de la Révolution Nationale » pour les équipes dirigeantes de la Légion Française des Combattants. Résister ? Sonnés par la défaite, peu nombreux sont ceux qui spontanément prennent le chemin du refus, notamment chez les élites locales qui préfèrent le ralliement ou le silence. L’appel à « veiller, résister, s’unir » du général Cochet le 6 septembre 1940, met du temps à être relayé. Il le sera d’abord, dans le désordre et avec des risques accrus, par le docteur Élie Levy ou l’avocat socialiste Alex Roubert à Antibes, puis à partir de 1941 dans le cadre d’organisations de résistance mieux structurées, plus efficaces. Attendre ? Pour tous les autres, les plus nombreux, attendre, c’est espérer des « jours meilleurs » en essayant de rétablir le quotidien face à l’étrangeté et à la violence de la situation.
On a tendance à minimiser la mise sous tutelle italienne des populations des Alpes-Maritimes parce que l’Italie ne mit aucun entrain à mettre en œuvre les statuts des juifs – ce qui ne signifiait pas l’absence de mesures et n’empêchait pas les actes de violence et d’hostilité –, parce que le rationnement sévère n’apparut qu’en juillet 1941, parce qu’on n’eut pas affaire à la rigueur nazie. Mais cela n’enleva rien à la brutalité de relations sociales, dictées par les prédations des vainqueurs, qui est au fondement de la logique d’occupation.
Alexandre BOZA
Pour aller plus loin
Panicacci (Jean-Louis), Les Alpes-Maritimes de 1939 à 1945. Un département dans la tourmente, Nice, Editions Serre, 1989.
Panicacci (Jean-Louis), « la campagne de juin 1940 dans les Alpes-maritimes », disponible à l’adresse http://www.cg06.fr/cms/cg06/upload/decouvrir-les-am/fr/files/rr51-1974-n3-02.pdf
Panicacci (Jean-Louis), L’occupation italienne. Sud-Est de la France, juin 1940-septembre 1943, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2010.
Roussel (Eric), Le naufrage. 16 juin 1940, Paris, Gallimard, 2 009, collection « les journées qui ont fait la France ».
Zambon (David), « L’heure des décisions irrévocables », Histoire(s) de la dernière guerre, n° 5, mai-juin 2010
Les textes sont de :
BENVENUTO Alex
BESSI Jean-Michel
BOZA Alexandre
DALMASSO Jacques
GASPARETTI Jo
GOURY Michel
GROS Charles
NATHIEZ Raoul
NICOLA Jouan
PANICACCI Jean-Louis
PORTELATINE Robert
ROCCA Dominique
ROCCA Roger
TSCHANN Henri
VAILLAND Jean-Pierre
Ont participé à l’élaboration de la publication :
d’ARRIPE Jean
BARALE Alain
BERAUD Henri
CABRI (Editions du)
DALMASSO Josette
FIGHIERA Jean
IMBERT Marie-Thérèse
KLEINEMANN Jean
LUTHRINGER Claude
PIETRI Marcel
SERRE (Editions)
VEUX Jacqueline
La mise en page est de Roger ROCCA.
Au sommaire de ce hors-série

2.De l’Anschluss à la guerre
6. Juin 1940 : Les Alpes-Maritimes dans la bataille
8. Les événements internationaux, en France et à Nice
10. En attendant la permission
11. Affiches de France
12. La Défense Passive
14. Les évacuations Carte d’identité de Français
15. Des plaques d’identité pour les enfants
16. Combattantes de la Croix rouge
17. A la veille du conflit, l’attitude de l’Italie
18. L’évacuation de Menton
19. La fille du roi d’Italie à Mandelieu
20. Evacuation de Mollières et de la Stura
21. Evacuation des habitants de Valdeblore
22. Les sections d’Eclaireurs-Skieurs face aux Italiens L’emplacement des SES en juin 1940 La SES du 23e BCA du lieutenant Portelatine
24. La SES du 75e BAF du sergent-chef TSCHANN Du côté italien
26. La bataille pour Menton
28. Les combats du Pont Saint-Louis à Menton
30. Les territoires occupés par l’armée italienne
32. L’attitude de la population italienne Déclaration de loyalisme
34. Le retour des évacués Retour à Menton
35. Ceux qui ne sont pas rentrés
36. Les « Casa italiana » à Nice
37. L’appel du 18 juin Avec un lance-pierres
38. Le Parti Populaire Français de Jacques Doriot
39. De la Cagoule à la SS : Joseph Darnand
40. L’affaire Philippe Fournier
41. La Légion Française des Combattants
43. Histoire de casque gaulois
44. L’instituteur, voilà l’ennemi !
46. L’accueil des Juifs en pays niçois
48. L’affaire du drapeau rouge des Abattoirs
50. Restrictions et rationnement
54. Vélo et gazogène
56. La mode en 1940
58. Aux Chantiers de la Jeunesse
60. Un Congrès eucharistique prévu à Nice en 1939
62. Noël 1939 Mgr Rémond, une période difficile
63. Fen la coùa !
64. 1939-1940 : la Côte d’Azur, refuge d’artistes Sur les pas des écrivains
67. Le cinéma de guerre
69. La drôle de guerre de S.M. Carnaval
70. La mémoire des combats sur le front des Alpes
La Légion place Masséna |
Défilé de la Légion sur la Promenade |
SAS 22e BCA |
Croix-rouge à Cannes |
Mgr Rémond et le maire Médécin |
Combats à Menton |