La crònica nissarda de Roger Rocca
La crònica nissarda de Roger Rocca
Lou Sourgentin
Lou Sourgentin

 

A la Saint Michel    

 

S’il y a plusieurs fêtes Saint Michel au cours de l’année, celle du 29 septembre, correspond à Nice à un événement pluriel. C’est à l’origine un temps fort  du calendrier rural, la date traditionnelle d'expiration des baux ruraux. Fermiers et métayers s’acquittent de leurs redevances après la récolte. La tradition paysanne veut qu’on se lève ce jour-là à l’aube pour se rendre compte du temps qu’il fait. Car ce temps aurait tendance, paraît-il, à se reproduire pendant quarante jours. Si le temps est à la pluie, les éleveurs mangent un agneau en signe de réjouissance. Les citadins n’ont pas la même perception de la situation. La ville s’est appropriée la date pour fixer le terme des baux de location des logements payés par semestre à Nice.

 

A la Saint Michel, tout le monde déménage

Ce jour là, la ville est en plein chambardement. Nice apparaît comme « une  des villes du monde où l’on déménage le plus ». Un journaliste décrit avec humour cette animation liée à ces déménagements: « très intéressants à étudier, les déménagements, et de nombreuses commères  ne manquent pas ce jour là de passer la journée entière pour voir les gens qui déménagent. » Dans les rues de la ville, les embarras sont nombreux qui gênent la circulation et les forces de l’ordre dressent des procès verbaux. Les difficultés atteignent leur comble quand s’ajoutent à cela des travaux d’infrastructures urbaines, comme au début du XXème siècle, avec l’installation  de réseaux du tramway électrique, d’égouts et d’adduction d’eau.

Si les opérations peuvent commencer la veille ou l’avant-veille et se prolonger le lendemain, le temps fort est bien le 29 septembre. Même si les intempéries sont là, et il fait souvent mauvais à la Saint Michel, les déménagements ont lieu. Le 29 septembre 1892, il fait particulièrement mauvais. « Des commissionnaires trainaient des charretons et des plateaux sur lesquels s’entassaient des objets lamentables, détrempés, brisés par des heurts inévitables. Et d’autres moins fortunés n’ayant pas les moyens de payer un véhicule quelconque, portaient eux-mêmes leurs malles sous l’averse inexorable. » Les commissionnaires ce jour là profitent de la demande pour augmenter leurs tarifs et qui ne sont plus alors à la portée des bourses des petites gens. Et chacun déménage à sa façon.

 

L’arrivée des hivernants

Le phénomène est amplifié par les installations d’hivernants dont les locations commencent en automne. La Saint Michel marque le début de la saison, c’est la réouverture des hôtels, des salles de concert, du théâtre… Les touristes reviennent et avec eux d’autres catégories plus inattendues : « Aux approches de la saison d’hiver les mendiants commencent à descendre de leurs montagne. Leur villégiature est finie tout comme celle des rentiers et des commerçants. » C’est aussi le temps de le rentrée des classes.

Les Niçois qui louent aux étrangers ont pris la curieuse habitude d’introduire dans les contrats de location une mention peu engageante selon laquelle, si le locataire venait à décéder, la famille serait tenue de payer le mobilier du logement. C’est sans doute la peur de maladies contagieuses qui est à l’origine de cette clause peu sympathique pour des gens déjà plongés dans la peine. L’auteur d’un guide suggère de fixer d’avance le montant de l’indemnité au cas où ce genre de malheur viendrait à survenir. Les loyers connaissent d’années en années des augmentations et Justin Montolivo note dans son journal, le lendemain de la Saint Michel : « Les loyers augmentent toujours et pour peu que cela dure on ne sait pas comment pourraient faire les moyennes fortunes. »

 

 

 

 

Le temps des travaux

Dans les contrats passés entre un entrepreneur de travaux et un propriétaire, on retrouve souvent la date butoir de la Saint Michel pour la livraison du bâtiment achevé, sous peine de pénalités. De ce fait, les chantiers battent son plein pendant la quinzaine qui précède le mois d’octobre : « Partout, ce ne sont qu’échafaudages le long des murs qu’on dégrade, moellons qui vous passent des crocs-en-jambes au coin des rues où vous vous aventurez ». Les habitations doivent être disponibles dès qu’arrivent les hivernants, en début de «saison». Achever le chantier dans ces délais permet d’éviter aux résidents saisonniers les nuisances inhérentes à l’activité des ouvriers du bâtiment. Si certains hivernants retroussent leur manche pour transporter meubles et affaires personnelles, d’autres ont recours aux services de professionnels, ce qui  fournit du travail aux entreprises de transports et de déménagement, comme Sazias et Cavaglione , installée sur la place Arson et dont le patron, Rubens Sazias, est une figure du quartier de Riquier. Au début du XXème siècle, il emploie en temps ordinaire une centaine d’ouvriers et pendant la Saint Michel il fait appel à une cinquantaine d’hommes supplémentaires. Les charretiers chargeurs-livreurs du port, également mis à contribution ce jour là, sont au nombre de 750.

 

Conflits et grèves

La transition entre le locataire sortant et le locataire entrant n’est pas toujours simple. La tradition veut que le premier mette à disposition du second une ou deux pièces où il commence à entreposer ses affaires. Les disputes sont fréquentes. L’affaire peut être portée devant le juge de paix du canton (si le loyer est inférieur à 600 Fr.) ou devant le président du tribunal civil (si le loyer est supérieur à 600 Fr.). On est inquiet de devoir laisser ses biens sur des lieux de passage et les concierges sont souvent mis à contribution pour surveiller « une foule d’objets entassés pêle-mêle dans le couloir de leurs immeubles. » On se fait du souci  pour le bon état de ses biens car on dit que « trois déménagements valent un incendie ». A la fin du XIXème siècle, la tradition du déménagement de la Saint Michel est remise en question.  Au syndicat des propriétaires, on cherche à remplacer cet usage en généralisant l’emploi de baux écrits contenant l’indication de l’expiration des baux à la fin juin au lieu de la fin septembre. Des tensions se font jour entre patrons et ouvriers et des grèves, déclenchées pendant cette période visent à obtenir des améliorations dans les conditions de travail des ouvriers déménageurs. En 1904, les ouvriers se mobilisent fortement (le taux de syndicalisation est élevé parmi eux) pour avoir 25 Fr. minimum par semaine, le repos du dimanche, 5 Fr. d’indemnité pour le travail de nuit et 2 Fr. d’indemnité pour un travail effectué hors de la ville. Après la loi de 1906 sur la journée de repos hebdomadaire, si la Saint Michel tombe un dimanche, les entrepreneurs de déménagement doivent obtenir de la préfecture une dérogation pour travailler ce jour là. En 1911 à nouveau, un mouvement éclate à l’Union niçoise des entrepreneurs de transport et le syndicat des ouvriers du port. La demande est de 1 franc d’augmentation pour la journée de travail afin de  compenser la hausse du coût de la vie. On cherche à trouver des solutions pour répondre aux besoins du public, y compris en faisant intervenir le Maire dans les négociations.

La Saint Michel est jusqu’à la Première Guerre mondiale un temps fort dans la vie de la ville, un temps de suractivité, un temps de mutations, un temps d’émotions, … parfois un temps de conflits.

Véronique Thuin

 

Sources :

L’Eclaireur, de 1887 à 1909

Antoine Claude Valery, L’Italie confortable, manuel du touriste, Jules Renouard et Cie Libraires, Paris, 1840,

Justin Montolivo, Manuscrit, Bibliothèque Romain Gary

Paul Padovani, La gloire de Nice, Ed. Librairie Visconti, 1909

 

Georges Avril en a fait sur les déménagements un poème qui paraît dans L’Eclaireur du premier octobre 1911 :

 

Déménageons

 

Ils sont venus les temps

De changer de masure :

O déménagements

Camions capitonnés

Accueillez sans mesure

Nos meubles étonnés

Transportez les  pianos

Avec les étagères

Et tous  les bibelots ;

Enlevez les tableaux

Les profondes bergères

Les glaces à trumeaux

Dans les chassés-croisés,

O pauvres locataires

Que de cristaux cassés,

De sommiers emboutis,

(Un lit tout neuf, ma chère !)

De fauteuils décatis !

En prenant leurs ébats

Les mobiliers de style

Souffrent bien des dégâts ;

Aussi, plein de fureurs,

Jetons regard hostile

Sur les déménageurs…

On déménage à Saint Michel,

Le cas est rituel,

Sempiternel ;

Les uns s’en vont à Mont Boron

Quand ce n’est à Fabron

Ou Falicon

Oui, chacun court la prétentaine

Cherchant, joie incertaine,

Logis amène ;

Et le voisin, qu’un destin mène,

File en Tripolitaine…

Tonton, tontaine ! » 

 

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