Leçon 10 : Mais pourquoi écrivez-vous…

"falhita", "bulhì", "filha", "travalhà", "travalh"(1)
Et pourquoi ces graphies coexistent-elles avec les graphies fahita, buhì, fiha, travaià, et travai ?

Pour répondre à cette double question, nous demanderons au lecteur d’accepter de partir ... du français. Lorsque nous prononçons naïf, ébahi d’une part et taillis ou faillir d’autre part, il est clair que le son que nous prononçons après le A est différent : dans naïf, ébahi, il s’agit du simple son I, alors que dans taillis ou faillir nous avons le son qu’il est convenu d’appeler L mouillé (1). Pour ce son spécifique, le français a adopté la graphie -ILL- qui précède ici la lettre I (impossible d’écrire taïs ou tahis !). Cette opposition de sons se retrouve en nissart. Lorsque nous prononçons falhita (faillite) ou falhit nous n’avons pas le même son que dans la prononciation de paìs ou raìn (raisin). Il s’agit là encore du son dit L mouillé (peut-être est-il légèrement plus long en niçois). N’est-il donc pas normal que, pour un son spécifique, on ait proposé une graphie spécifique, c’est-à-dire le -LH- ? Cependant la graphie mistralienne a cru pouvoir faire l’économie d’une notation spécifique en confiant à la seule lettre H (avant ou après un I) le soin de rendre le son du L mouillé. (Ainsi GIORDAN écrit fahit comme il écrit fiha ou famiha). L’inconvénient majeur de cette graphie, c’est que le H a déjà une autre fonction : il indique une absence de diphtongaison, c’est-à-dire la séparation nette de deux syllabes. Ainsi on ne diphtongue pas dans la forme de numéral féminin pluriel douhi (2 syllabes), alors qu’on diphtongue dans le numéral doui (1 syllabe). Même opposition entre pehi (je pèse) et pei (poisson). La notation préconisée dans cet article évite toute ambiguïté. En écrivant falhita, on note le son L mouillé. En écrivant ahì (oui), on note l’hiatus (dissociation a/hi et en écrivant fai (fais-impératif), on traduit la présence de la diphtongue AI.

Ce signe -LH- (2), nos lecteurs le connaissent pour l’avoir lu dans l’œuvre d’auteurs récents (Francis GAG en particulier) et pour l’avoir trouvé dans le Dictionnaire de CASTELLANA, sans parler des articles du Sourgentin. Mais ce serait une erreur de croire à une création arbitraire. Il s’agit simplement du rétablissement d’une ancienne notation de notre langue, c’est-à-dire de la langue d’Oc: elle est caractéristique de ce qu’on appelle en littérature l’ancien provençal ou langue des troubadours. Dans notre littérature niçoise, il suffira d’ouvrir le Compendion de l’abaco, œuvre de Francés PELLOS pour trouver des mots comme filha ou molher (épouse) (3). Certes cette notation -LH- n’existe pas en français. Mais est-ce une raison pour nous priver d’une notation qui fait partie de notre patrimoine culturel ? Il serait assez plaisant que les Niçois, après s’être réclamés bien haut, vers 1860 - et cela à juste titre - de leur appartenance à la langue d’Oc, tournent le dos à un des traits caractéristiques de l’écriture de cette même langue d’Oc !

Les auteurs nissarts des siècles passés (XVIème à XIXème) confrontés au problème de la notation du son L mouillé s’étaient contentés d’un pis-aller en utilisant le -GLI- emprunté à l’italien. (RANCHER écrit : " GL précédé ou suivi d’un I exprime l’L mouillée des Français " ; aussi écrit-il travaglia, figlia). C’était un pis-aller dans la mesure où le son de l’italien figlia est assez différent de son équivalent nissart.

On peut regretter que MISTRAL n’ait pas adopté pour le provençal le -LH- qu’il utilise dans le Trésor du félibrige pour noter le vocabulaire languedocien. Une légère différence phonétique ne justifiait pas deux graphies différentes : filha languedocien et fiha provençal.

Arrivés à ce point de notre étude, nous pouvons illustrer par quelques exemples l’intérêt de la notation par -LH- dans d’autres séries de cas :

- Après un E - groupe -elhi- : le -LH- note par exemple le son L mouillé de drevelhi (je réveille). Le H seul note la non-diphtongaison dans vehi (je vois) à rapprocher de la prononciation du français véhicule.

- Après un U - groupe -ulhi- : on retrouve la même opposition phonétique entre bulhì (bouillir) (son L mouillé) et traduhi (je traduis) où le son I succède au son U comme dans le français ambiguïté.

- Groupe -ILH- suivi d’une voyelle : on peut citer une foule d’exemples (filha, familha, etc ... ) Le -LH- va distinguer clairement pilhi (je prends) de dihi (je dis). De même, il permet de différencier Camilha (Camille) de camiha (chemise) (4). Devant un E, on aura par exemple la distinction entre filheta (L mouillé), siheta (sittelle, torche-pot) (non diphtongaison) et sieta (assiette) (diphtongaison).

De tous ces exemples, on aura pu aisément conclure que la notation -LH- s’impose pour éliminer toute ambiguïté en matière de prononciation.

Nous nous sommes appliqués jusqu’ici à montrer l’insuffisance du signe H pour traduire le son du L mouillé. Reste à envisager le cas (devant une voyelle autre que le I et après une voyelle autre que le I) où la simple lettre I pourrait traduire le son qui nous intéresse. En d’autres termes allons-nous écrire travaià, dreveià, embrouià, paia, vièia, bouioun, etc ... ? Pourquoi renoncer à ces graphies très simples, qu’au surplus on trouve dans le Dictionnaire de CASTELLANA ? Nous ferons intervenir ici un critère de cohérence, c’est-à-dire l’exigence de la même notation pour le même phénomène linguistique. Si nous nous référons à la traduction des mots proposés (travailler, réveiller, embrouiller, paille, vieille, bouillon), nous constatons qu’ils présentent tous le groupe -ILL- qui note en français le son du L mouillé. Ils ont, avec les mots niçois, une racine latine commune. Il y a entre travaià et travailler la même parenté qu’il y a entre falhita et faillite. Il sera donc logique d’écrire travalhà avec le même -LH- qui a servi à écrire falhita (et de même drevelhà, embroulhà, palha, vièlha, boulhoun). Autrement dit, nous allons jusqu’au bout d’une démarche qui, chez Francis GAG ou dans le Dictionnaire de CASTELLANA, s’arrêtait à mi-chemin. La Grammaire du Nissart de Rémy GASIGLIA a consacré ce choix qui commençait à apparaître dans Lou nissart à l’escola (on lit par exemple à la page 23 du tome 2 : " Qu noun travalha d’estiéu, en iver si suça li oungla ").

On notera au passage que le choix du -LH- permet de distinguer le substantif la palha de l’adjectif féminin singulier paia (calme, paisible).

Enfin, le même désir de systématisation fait adopter le -LH- en finale. On renonce ainsi aux graphies -AI-, -EI-, -OUI- au profit de -ALH-, -ELH-, -OULH- et on écrit travalh, revelh, fenoulh. On dispose de plus de la finale -ILH- qui, seule, permet d’écrire de façon satisfaisante des mots comme charavilh (charivari) ou bisbilh (murmure). Ainsi lit-on charavilh sous la plume de A. COMPAN dans son Glossaire raisonné de la langue niçoise (1967 p.104) et dans l’Histoire de Nice et de son Comté (1973 p. 359).

Cette graphie permet de distinguer lou dalh (la faux) de l’article contracté dai ou encore lou doulh (broc, cruche) du numéral doui.

Notes :

(1) Il s’agit de la semi-voyelle dite "yod" notée [j] dans l’alphabet phonétique international . Ex : [taji], [faj:r].

(2) Les spécialistes disent "le digramme LH"

(3) Dans la Cisterna Fulcronica, la notation LH (ex : familha) coexiste avec le trigramme italien GLI

(4) Mais on lira plus loin la proposition de noter l’hiatus par un I accent grave (dìi, camìa).