Leçon 11 : Mais pourquoi écrivez-vous…

"falhita", "bulhì", "filha", "travalhà", "travalh" ou du bon usage du LH (2)

L : (lecteur perplexe) Le paragraphe final de votre dernier article m’inquiète énormément. Puisque vous préconisez la graphie travalh, voulez-vous me faire écrire froumalh ou lou mes de Malh ?

A : (auteur consterné) Aucunement. Il ne s’agit pas de plaquer cette graphie sur toutes les finales en voyelle suivie de I. Pour travalh, revelh, fenoulh, etc ... intervient le même fil conducteur que pour travalhà, drevilhà, etc...c’est-à-dire le parallélisme avec des L mouillés français (travail, réveil, fenouil), ce qui est l’indice d’une affinité linguistique, qui peut faire penser à une racine latine commune. Ce parallélisme n’existe pas entre froumai et fromage et les mots français fromage, Mai, ne présentent pas de L mouillé.

L : Me voilà rassuré. Mais vous avez dit "racine latine". Allez-vous donc nous infliger un recours à l’étymologie ?

A : Oui, dans la mesure où on ne peut faire autrement. C’est en effet la nature de la racine latine qui a déterminé l’apparition du son palatal qui nous intéresse. D’une façon générale, nous dirons que le son noté -LH- est le résultat de l’évolution de la racine latine (ou assimilée) dans deux séries de cas.
1. Les cas où on a -LI- (ou -LE-) suivi d’une voyelle : ainsi filia, qui donne filha - palea, qui donne palha, tripaliu(m), qui donne travalh, etc ...
2. Les cas où se sont constitués les groupes intervocaliques -CL- ou -GL- : ainsi fenuc(u)lu(m) donne fenoulh, acuc(u)la donne agulha, mirac(u)lu(m) donne miralh, vig(i)lare donne velhà, etc ...

L. : Vous venez de dire miralh : cela me fait penser à la rue Miralheti à Nice, où j’avais noté ce LH qui vous tient tant à cœur. Aucun rapport sans doute ...

A. : Erreur ! Cette rue honore le souvenir d’un peintre primitif niçois dont le véritable nom (ou surnom) paraît avoir été "miralhet" (petit miroir).

L. : Tout cela est peut-être fort beau, mais vos lecteurs ne sont pas tenus de savoir le latin. Comment pourront-ils distinguer les mots où on emploiera le LH des mots où on écrira un simple I comme pour froumai cité plus haut. Ce vieux mot qui désigne l’épouse, vais-je l’écrire mouié - comme CASTELLANA - où vais-je l’écrire moulhé avec votre LH ?

A. : "Mon" LH (comme vous dites peu aimablement), PELLOS l’employait au XVème siècle en écrivant molher. Mais là n’est pas la question. Lorsque le français ne nous propose pas un mot de même racine, il nous reste la possibilité d’aller chercher une forme proche dans une autre langue romane (catalan, espagnol, portugais, mais bien sûr en premier lieu l’italien). Ainsi, dans le cas que vous évoquez, l’italien moglie me confirme que je suis en présence d’un L mouillé, pour peu que je sache que l’italien figlia est le symétrique du niçois filha. De même, l’existence de l’italien doglio (dolium, jarre en poésie) me suggère la graphie doulh (broc, cruche) - la graphie doui étant réservée pour le numéral deux. Le plus souvent, nous serons en présence à la fois d’un symétrique italien et d’un symétrique français. Ainsi l’italien aglio et le français ail dictent la graphie alhet ; l’italien guglia et le français aiguille font que j’écrirai agulha et non aguïa.

L.: Cette idée du rapprochement avec l’italien est sans doute intéressante, mais au lycée je n’ai étudié que l’anglais et l’allemand ...

A. : Tiens ! Pourquoi s’être privé de l’étude de la langue de son voisin ? ... Mais qu’à cela ne tienne : il nous reste un ultime recours et non des moindres : la lecture attentive de l’œuvre de RANCHER ou encore de la Grammaire de MICÈU, deux auteurs qui ont utilisé une graphie proche de celle de l’italien. Plus précisément, on trouvera chez ces deux auteurs le -GLI- en position intervocalique. Ex : la fueglia (la feuille). MICÈU, influencé par le français, fait souvent précéder le -GLI- d’un I inutile et écrit vieiglia, paiglia, taiglia, alors que RANCHER écrit vieglia, taglia, paglia (notre graphie étymologiquement justifiée sera donc vièlha, palha, talha). En position finale, nos deux auteurs adoptent des solutions différentes : MICÈU conserve la notation -GLI- (réduite à -GL-) et écrit donc travaigl, rouigl (la rouille), recueigl (le recueil). RANCHER, lui, est influencé par l’orthographe du français et écrit travail, badail (baillement), douil, (broc, cruche), ueil (œil), rail (braiment), ferrouil (verrou), tail, buil (ébullition), etc. Nous en déduirons les graphies (étymologiquement justifiées) fuèlh, travalh, roulh, recuèlh, badalh, doulh, uèlh, ralh, ferroulh, talh, bulh, etc (1).

L. : Et je suppose que, comme on écrit talha, on écrira sartalha pour la poêle et pantalhà pour rêver ...

A.: Désolé de vous décevoir ! Il n’en est pas question, car il n’y a pas d’étymologie qui justifie ces graphies (2); et d’ailleurs vous ne trouverez jamais chez RANCHER sartaglia ou pantaglia : la simple voyelle palatale I placée entre deux voyelles, RANCHER la note par un J (que l’italien appelle "I long", et qui ne doit pas être confondu avec la consonne française J). Il écrit donc sartaja, ciamineja, ce que nous écrivons de nos jours avec un I : sartaia, chamineia. En finale, la graphie est plus simple : il écrit un simple I lorsqu’il n’y a pas palatalisation d’un L. Ainsi écrit-il fromai (actuellement froumai) ou palai (comme de nos jours) pour le palais.

L. : Je comprends mieux maintenant votre démarche. Vous vous déterminerez ou non en faveur d’un -LH- selon ce qu’aura écrit RANCHER. Ainsi vous écrirez maioun (et non malhoun) parce qu’on lit chez RANCHER majon et non maglion.

A.: C’est cela même. Mais il faut ajouter que la lecture assidue de RANCHER a pour effet de nous familiariser avec les mots dont l’écriture requiert le -LH-. Ainsi une relecture du chant premier de La Nemaida nous permet de relever au fil des vers : "papigliota", "Paglion", "piglià", "figlia", "veglia", "reveglia", "bataglia", "cotiglion", "taglia" et "paglia" qui nous dictent les graphies (étymologiquement justifiées) papilhota, Palhoun, pilhà, velha, revelha, batalha, coutilhoun, talha et palha ...

L. : Comment ? Vous renoncez à écrire Paioun ? Cela me paraît bien hasardeux ...

A. : Et pourtant ... avec cette graphie, ce toponyme retrouverait sa forme médiévale et sa racine "palh" (paroi raide) tout comme " Pelha " et " Pelhoun " (Peille et Peillon) (3). La graphie Paioun qui vous semble la seule "supportable" a moins d’un siècle : le dictionnaire de CALVINO (1903) fait encore écrire Paillon ; de même, il fait écrire paillassa et non paiassa (graphie CASTELLANA). Tout est affaire d’habitude.

L. : Me ferez-vous également écrire parpalhoun (papillon) ?

A.: Mais oui ! Tout nous y incite : la racine latine papilionem et la graphie de RANCHER "parpaglion".

L. : Encore RANCHER ! Cette graphie vous semble vraiment significative.

A. : Assurément, car les choix de RANCHER (et de MICÈU) sont de nature à nous faire réfléchir. Il incombe aux détracteurs de la notation par le -LH- de nous expliquer pourquoi MICÈU se complique la vie à écrire recueigl au lieu de recuèi, pourquoi RANCHER (imité dans ce cas par M. COMPAN, Glossaire p 115) écrit douil au lieu du plus expéditif doui, pourquoi Micèu et Rancher s’appliquent à écrire travaglià (ou travaiglià) au lieu de l’expéditif travaià, ou encore vieglia au lieu de vièia (4).

Notes

(1) Il est sans doute bon de rappeler que dans un cours professé à l’Université de Nice, M. COMPAN conservait l’ancien groupe LH en position finale et préconisait les formes douilh, rouilh, ferrouilh, pehouilh, trueilh, somme toute assez proches de la graphie que nous préconisons.

(2) Sartaia dérive du latin sartago et pantaià du latin phantasiare.

(3) A. COMPAN, Le Comté de Nice (p. 373).

(4) L’auteur se fait un devoir de signaler que cet article doit beaucoup à la Grammaire du Nissart de Rémy GASIGLIA (p. 41/42, 96/97 ...) - on s’en doutait - mais aussi, pour l’information philologique, à la précieuse étude d’Albert ROSSO : Essai d’une étude de phonétique historique de la langue de Nice.