Leçon 12 : Mais pourquoi écrivez-vous…

"Una plassa de Nissa", "Una plaça de Nissa" ou una "Plaça de Niça"? (1)

"Plassa Carlou-Aubert"  c’est ce que, depuis 1983, on lit sur une plaque dans la partie sud de la place Masséna : l’inscription, destinée à rappeler le passé de la ville, a suscité la perplexité d’un de nos lecteurs qui attendait la forme plaça donnée par nos ouvrages d’enseignement du niçois. Ce lecteur a évidemment raison d’écrire plaça, mais comment expliquer qu’on ait écrit plassa en 1983 ?

1. Peut-être a-t-on voulu donner la graphie qu’on aurait utilisée avant 1860, à l’époque où seule était en usage la graphie adaptée de l’orthographe italienne et présente en particulier dans l’œuvre de RANCHER et de GUISOL (1) (On sait que dans cette graphie, le son [S] est toujours noté S après une consonne et -SS- en intervocalique). Mais on pourra se demander pourquoi cette démarche n’a pas été adoptée pour la " placeta (écrit " placetta ") dóu Malounat ".

2. Aussi peut-on se demander s’il n’y a pas eu, au moins au niveau de l’inconscient, une répugnance à l’emploi du Ç. On sait que dans la graphie actuelle, ce signe, en concurrence avec le S, peut servir à rendre le son [S] devant un A, un O ou un U (Ex : fouorça, façoun, farçun) et généralement les mots français correspondants s’écrivent avec un C (force, façon, farce). Selon quel critère emploie-t-on le Ç plutôt que le S (ou -SS-) ? C’est en fonction de l’étymologie, et cela dans les mêmes conditions où apparaît en français le C au lieu du S (ou -SS-). Il existe 2 séries de cas :

- la plupart des mots qui présentent un C étymologique :

Ex : cerieia (cerise) du latin vulgaire ceresiam, Prouvença (Provence) du latin provinciam.

- des mots qui présentent à l’origine le groupe TI + voyelle (ou TE + voyelle)

Ex : fouòrça (force) du bas latin fortiam, lançòu du latin linteolum qui a donné en français linceul,  Vença (Vence) du latin Vintia.

C’est à cette dernière série qu’appartient plaça, dérivé du latin plateam. Par contre, des mots comme serious, òufensa, entorsa, classa, s’écrivent (comme leurs équivalents français sérieux, etc.) avec un S (ou -SS-) dans la mesure où ils ne relèvent d’aucune de ces deux familles d’étymologie. Telle est donc la norme, appliquée par les bons auteurs (et pour " plaça ", on citera avec plaisir la petite pièce de Juli EYNAUDI : Una bouòna plaça (1924) (2). Mais cette norme se heurtait à la force d’inertie des habitudes acquises. Et, alors que le C devant un E ou un I s’imposait facilement, sans doute grâce à la ressemblance avec le français (Ex : necessari, justicia), le Ç surtout devant un A était l’objet d’une certaine réticence. Encore de nos jours, certains auteurs, pourtant qualifiés, hésitent entre glaça et glassa, entre neça et nessa ou entre peça et pessa et, en particulier, entre plaça et plassa (3).

Certains sont même allés jusqu’à dire que le Ç, emprunté au français et inconnu de la langue du moyen âge, n’avait pas droit de cité chez nous. Cela ne revenait-il par à remettre en cause la graphie mistralienne dont les principes avaient été introduits chez nous en 1881 par la Grammaire de CALVINO et SARDOU ?

Cette résistance - plus ou moins consciente- à l’emploi du Ç devant un A pourrait également expliquer pourquoi de nos jours, les usagers niçois de la graphie mistralienne écrivent Nissa et nissart. Mais ici s’impose un rapide historique de la question.

Avant l’arrivée à Nice des principes de la graphie mistralienne, on écrivait évidemment Nissa et nissart puisque le son [S] ne pouvait être noté dans la graphie traditionnelle que par l’emploi de la lettre S (ou -SS- entre voyelles). C’est ainsi qu’écrivaient, entre autres, RANCHER et GUISOL. Mais en 1881, la Grammaire de CALVINO et SARDOU introduit la graphie Niça (d’où dérive logiquement l’adjectif niçart, comme de faça dérive le substantif façada). Pourquoi cette nouvelle graphie ? Les auteurs sont on ne peut plus clairs : "C’est par raison d’étymologie que nous écrivons Niça et non Nissa". En effet, dans la forme latine Nicia, il y avait bien le C étymologique qui justifie le Ç moderne. De même, le C étymologique du latin vulgaire limaciam nous fait écrire limaça (et non limassa) et nous écrivons glaça à cause du C étymologique du latin vulgaire glaciam. Cette nouvelle graphie est présente, dès 1884, avec l’édition posthume des Cansoun niçardi d’Eugène EMANUEL (dont la plus célèbre est La mièu bella Niça). Juli EYNAUDI pratiquera également cette graphie (on lit Niça dès 1905 dans Lou terno et niçart dans Lou retour de Pierrot (1922) et c’est "L’Armanac Niçart" qu’EYNAUDI avait fondé en 1903 et qu’il dirigea jusqu’en 1922. Quant à Joseph GIORDAN, c’est à notre connaissance pendant toute sa vie qu’il a écrit Niça et niçart. Une de ses premières œuvres est l’ode Niça francesa (1910) et sa dernière grande œuvre présente Lu Evangèli (Les Evangiles) " traduch en dialète niçart " (1957) et il est peut-être bon de rappeler ici que si, en 1931, l’Acadèmia a adopté la graphie mistralienne, c’est à lui qu’on le doit.

En 1823, Lu amic de RANCHER honorent par un buste (toujours visible Place Vieille) "Rosalindou RANCHER poueta niçart". En 1937 dans Lou vin dei padre, Francis GAG emploie le Ç : "lu Turc ferouge… plantèron li siéu tenda à l’entour de Niça…", "Lu niçart, jamai, parlèron de si rendre !"

Cette graphie était-elle définitivement acquise ? Notre prochain article montrera qu’il n’en était rien.

NOTES

(1) " Lu café son farsit, e soubre la Terrassa / per contenì doui cat non si trova de plassa " (La Nemaïda, VI, 163/4)

(2) Plus près de nous, dans la pièce de Raoul NATHIEZ : 39-40, nous avons la satisfaction de lire : " Vau fa una manilha au Café dei Alliés, en Plaça Garibaldi "

(3) " Lou passa-carrièra aduguèt lu felibre au medaioun Mozart qu’èra despì lou 1930 en l’ouòrt de la plassa Mozart ". (Brochure de La festa dóu felibrige, 1982, p.2, texte de M. COMPAN). Mais le même auteur avait donné le terme plaça en 1967 dans son Glossaire raisonné de la langue niçoise.