Leçon 13 : Mais pourquoi écrivez-vous…

"Una plassa de Nissa", "Una plaça de Nissa" ou una "Plaça de Niça"? (2)

Nous avons vu dans le précédent article qu’une application cohérente de la graphie mistralienne avait fait adopter les formes Niça et niçart employées pendant plus de quatre-vingts ans par d’excellents auteurs. Mais, dans ce cas particulier, cette graphie se heurtait à la force d’inertie des habitudes acquises et à l’activité des tenants de la graphie traditionnelle qui, rétifs à l’égard de la graphie mistralienne, restèrent longtemps fidèles aux formes employées par RANCHER. Finalement, ce furent les formes Nissa, nissart, qui l’emportèrent définitivement dans les années soixante. Mais elles n’avaient jamais disparu. Ainsi, en 1903, Menica RONDELLY publie la chanson Nissa la bella. Le 14 mai 1904, est fondée l’Acadèmia nissarda. En 1925, voit le jour grâce à Jouan NICOLA, la Ciamada nissarda, dont le nom témoigne de la vitalité de la graphie italianisante à la fois dans le substantif ciamada (pour chamada) et dans l’adjectif nissarda (pour niçarda).

Chose plus surprenante, les tenants de la graphie mistralienne (à l’exception de Joseph GIORDAN) ont assez rapidement, dans ce cas particulier, baissé les bras devant cette survie graphique du passé. Dès 1903, CALVINO publie son Dictionnaire où, sans commenter la chose, il a renoncé globalement au Ç et il écrit plassa, fassa, pessa, etc. et bien sûr, Nissa et nissart. Bien qu’elle ait adopté officiellement la graphie mistralienne, l’Acadèmia nissarda ne corrige pas son nom en Acadèmia niçarda (forme que pourtant certains membres comme Théodore GASIGLIA avaient osé employer). Et lorsque EYNAUDI rédige son Dictionnaire de la langue niçoise (1931-38) il écrit Nissa et nissart, renonçant ainsi sans raison à la graphie de ses débuts.

Certes, le précieux dictionnaire de CASTELLANA (1952) donne encore les formes Niça et niçart, mais désormais le ver est dans le fruit. En 1956, Francis GAG fonde Nissa la Bella et en 1965, deux ans après la mort de GIORDAN, la Grammaire de M. COMPAN, après avoir cité (p. 17) la forme Niça, dit en note " On écrit plutôt Nissa ", mais sans justifier cette dernière graphie qui ne sera plus remise en question (1).

Certains ont qualifié de " provençalisante " la graphie Niça, niçart. Il n’en est pourtant rien : ces mots ne sont pas plus provençaux que plaça ou França (2). Il s’agit simplement de l’application, dans le Comté de Nice comme ailleurs, des principes de la graphie mistralienne. Sans doute faut-il voir dans cette régression à la forme traditionnelle une sorte de revendication identitaire, comme si les Niçois avaient eu peur d’être niés en tant que tels et colonisés par les Provençaux. N’est-il pas toutefois paradoxal qu’une graphie italianisante se trouve investie de la défense de l’identité niçoise ? Et si, pour justifier cette étonnante exception, certains soutiennent qu’on ne pouvait pas changer l’appellation historique de la ville et de ses habitants, on répondra facilement que la ville languedocienne de Cette a bien changé son nom en Sète sans que, à notre connaissance, cela ait provoqué des drames…

Mais notre étude ne serait pas complète sans une interrogation sur le terme français approprié pour désigner notre idiome. Si on fait abstraction de l’adjectif (et substantif) " niçois ", qui ne pose aucun problème, on constate que les structures linguistiques du français (sur le modèle de la dérivation " face / façade " ou " glace / glaçage " devaient nécessairement produire, comme dérivé du mot Nice, l’adjectif (et substantif) niçard, avec, dans ce cas, l’utilisation du suffixe d’origine allemande -ard / arde tel qu’on le trouve dans des mots comme " savoyard " ou " briard ".

Le terme niçard dérivé de Nice n’est pas plus étonnant que le terme " chançard " dérivé de " chance ". C’est cette forme qu’ont employée nos bons auteurs, en commençant par RANCHER dans la préface de la Nemaïda (" … on a rarement écrit et plus rarement imprimé en niçard… "). C’est cette même forme qu’emploient EYNAUDI et GIORDAN (pour ne citer qu’eux). C’est encore cette forme qu’emploie le chanoine CASTELLANA dans sa préface au Dictionnaire français-niçois : " Nous avons été guidés par la seule arrière-pensée de rester niçois. Le niçard est ce qu’il est… " (1947). En 1956, l’étude que Christiane BAILET consacre à l’auteur de la Nemaïda est intitulée J. R. RANCHER et le dialecte niçard.

Mais la réaction identitaire qui avait fait, en niçois, préférer la forme nissart à niçart a étendu, contre toute attente, son effet jusqu’au français et, dès les années vingt, on a vu apparaître, dans des textes français, l’adjectif ou le substantif nissart qui n’est rien d’autre que le terme dialectal transposé de force dans le français au prix d’une entorse aux structures de la langue. Ainsi, dans son Anthologie de la littérature niçoise, M. COMPAN évoque " le génie intrinsèque du nissart ".

Désormais, tout le monde, y compris les milieux universitaires, emploie le terme nissart et son dérivé nissardisme (3). Or, même si on fait abstraction de l’étymologie, il n’en reste pas moins que, de même que l’équivalent français de mots niçois comme bastart ou galhart est bâtard et gaillard, l’équivalent de nissart / nissarda ne peut être qu’une forme en -ARD / -ARDE, pour la simple raison que le suffixe -ART n’existe pas en français.

NOTES

(1) (Il convient toutefois de préciser que les adeptes de la graphie classique (occitane) ont conservé la forme Niça en fonction de la même exigence de fidélité à l’étymologie. Ainsi on peut lire dans Lo grand viatge de René TOSCANO " … una fònt bolhadissa / qu’anava en grand tumulte à reversar / dins un valat que pas jamai à Niça / Palhon encolerit foguèt parier " (chant XI). Et en 1998 cet auteur a publié une excellente Gramàtica niçarda.

(2)  Ce qui, par contre, était critiquable, c’était la prétention de certains félibres de faire écrire, dans notre langue, niçard, avec un D final : en effet ce D, parfaitement compatible avec la prononciation du provençal (D final muet), ne l’était pas avec la prononciation niçoise (T final sonore) qui rendait nécessaire le recours à la forme niçart conforme à la spécificité phonétique du niçois et employée par les bons auteurs comme GIORDAN, qui reste un modèle pour la maîtrise de la langue (Ex : son étude Li fèsta poupulàri dóu païs niçart, 1933).

(3) Je m’y suis moi-même résigné, mais sans enthousiasme…