Leçon 14 : Quand emploie-t-on « dei », quand emploie-t-on « dai » ? (1)

Lou vin dei Padre (F. GAG) ou Lou festin dai Cougourdoun (Menica RONDELLY) ? La guerra dei truèia si farà pas (NATHIEZ) ou Lu festin dai Rangou (Anthologie de la chanson niçoise) ? Les élèves de niçois sont désorientés par ces formes contradictoires et ils ont le droit - surtout ceux qui auront à rédiger du niçois - à un peu de rigueur tout comme dans les autres langues qu’ils étudient.

Si on se demande quelle est en nissart la traduction de l’article défini contracté des, la complexité de la réponse réside dans le fait que :

- à la préposition française de correspond en nissart tantôt la préposition de, tantôt la préposition da.

- il y a eu une évolution dans le temps de certains formes d’articles contractés.

- plus particulièrement les formes dei et dai, distinctes de nos jours, ne l’ont pas toujours été dans le passé.

Ce qui est acquis, c’est qu’en niçois moderne, la forme dei s’emploie, aussi bien au masculin qu’au féminin, lorsque l’article défini pluriel est contracté avec la préposition de. Ex : Lou vin dei padre - Lou festin dei Verna ( mot à mot : lou vin de lu padre ; lou festin de li Verna). Par contre la forme dai s’emploie, aussi bien au masculin qu’au féminin, lorsque l’article défini pluriel est contracté avec la préposition da.

Ex : « Vau dai mieu amic » (Je vais chez mes amis) = mot à mot « vau da lu mieu amic ».

« Lou vent gelat que ven dai mountagna » (le vent glacial qui vient des montagnes) = mot à mot « que ven da li mountagna ».

Mais que trouve-t-on chez RANCHER, qui est, à bien des égards, le « père » du niçois moderne et dont la Nemaïda a joué le rôle de modèle littéraire pour les générations passées ?

1) AU MASCULIN PLURIEL :

Dans la Nemaïda (1823), une seule forme - dai - est employée. Ex : « La verdura DAI camp » (l’herbe des champs). La préposition niçoise de est contractée avec l’article lu. « Lou poble aterrit dai crit » (Le peuple atterré par les cris). La préposition da est contractée avec l’article lu.

C’est cette ambiguité qui est à l’origine de formes qui sont à éviter de nos jours, comme Lou festin dai Cougourdoun. Il ne faut pas oublier en effet que, dès La Mouòstra raubada (1830), RANCHER, à la suite d’une réflexion sur la langue et d’une comparaison avec les autres dialectes d’Oc, affine son analyse et pour rendre des réalisations phonétiques proches, distingue au pluriel les formes dei (de+li) et dai (da+li) tout comme au singulier il distingue dou écrit de nos jours dóu - (contraction de de - lou) et dau (contraction de da - lou).

Ainsi, parlant de la « babarota », il écrit : « dou repau dei mourtau implacable enemic », ce qu’il aurait écrit en 1823 : « dau repau dai mourtal implacable enemic ».

Par contre, au chant III de La Mouostra, parlant de Béatrice de Portugal, duchesse de Savoie - « la nobla Beatrix » - il écrit : « Eloagna dai dangié lou tendre Filibert » (elle éloigne des dangers le tendre Philibert). Car dans ce cas, le nissart, pour rendre l’éloignement, utilise la préposition da. (cette préposition, qu’on ne retrouve pas dans les autres dialectes d’Oc, a été empruntée, sinon à l’italien, du moins aux dialectes proches, le piémontais et le ligure).

On voit donc bien bien qu’il ne saurait y avoir d’utilisation correcte de la forme dai (et de la forme dau au singulier) sans une bonne connaissance des différents emplois de la préposition da. Cette préposition est bien analysée dans la Grammaire du nissart de Rémy GASIGLIA. Aussi nous limiterons-nous en cette période de célébration du bicentenaire de RANCHER. à revoir les principaux emplois de da en relisant La mouostra raubada et les Fabla nissardi.

A) da peut introduire un complément de lieu, en indiquant le lieu d’où l’on vient, l’origine, l’éloignement (1) :

dans la fable 52, la dinde dit aux canetons qu’elle élève : » Quache noun sourtit dai mieu flanc, Per vautre l’amour mieu es tan pur e tan franc... » (Bien que vous ne soyez pas sortis de mes flancs, Pour vous mon amour est si pur et si sincère).

B) da introduit le complément d’agent :

de la « nobla Beatrix », RANCHER dit : « Dai couor dei bouoi Nissart ben leu s’es facia entendre. » (Des coeurs des bons niçois, bien vite elle s’est fait entendre).

Vers intéressant car il montre bien la distinction entre dai introduisant le complément d’agent et dei qui introduit le simple complément de nom.

Dans la fable 5, nous trouvons : « Poursuivit dai cassaire un malurous Reinart » ( poursuivi par les chasseurs, un malheureux Renard)

et dans la fable 28 : « Suivida dai sieu can,dei cassaire l’orribla banda » (l’horrible troupe des chasseurs suivie de ses chiens).

En français, le complément d’agent est introduit selon le cas par les prépositions par ou de.

C) da peut introduire un complément de cause (plus particulièrement de cause interne) (2).

Au chant V de La mouostra, la malheureuse Serieja, après avoir accablé de reproches l’inconstant Meriglion, « dai tourmen che l’assiegion, tomba e s’evanouisse en lu bras che la riegion. » (en proie aux tourments qui l’assiègent tombe et s’évanouit dans les bras qui la soutiennent).

D) Par contre, et cela sans exception, c’est la préposition de (et l’article contracté pluriel dei) qui introduit le complément de nom : ainsi la fable 8 a pour titre : Lou mestre de musica dei passeron

Il en va de même pour le complément d’adjectif : au chant III de La mouostra, Béatrice de Savoie peut compter sur les Niçois ; elle est « Certa de l’amour sieu, segura dei sieu bras » (certaine de leur amour, sûre de leurs bras).

C’est encore la préposition de qui introduit le complément indirect d’objet : « Dei doulou dou Doutour toui lu gherrié s’atriston » (des douleurs du Docteur, tous les guerriers s’attristent)

E) Enfin, il semble bien que, sauf quelques hésitations ou distractions, RANCHER utilise cette même préposition de (et non da) pour introduire le complément de moyen, surtout quand ce dernier désigne des parties du corps. (cas où on trouve DE en français).

Dans la fable 45, l’enfant effrayé « ploura, pista dei pen, sanglota » (il pleure, trépigne, sanglote).

Dans la fable 13, Medor se hâte, « gieuga dei pen » (mot à mot : joue des pieds)

Au chant II de La mouostra, le cadre des amours du Docteur et de Ghidon est ainsi décrit :
« trouvas ... Per rideu de tissut de la plus fina stofa, / Che la bella Aracné, dei sieu det delicat / ai poustat, au plafon ela meme ha fixat » (v.504/507)

(vous trouvez ...pour rideaux des tissus de la plus fine étoffe, Que la belle Arachné, de ses doigts délicats, aux cloisons, au plafond de ses doigts a fixés).

Et au chant VIII, nous lisons : « batent l’er dei bras » (battant l’air des bras, c’est à dire avec ses bras)

En cohérence avec ces formes de pluriel, l’auteur emploie dou (de + lou) au singulier. Ainsi, au début du Chant III de La mouostra, le battant de cloche de Sainte Réparate réveille de son tintement argentin le Docteur. « dou sieu son argentin reveglia lou Doutour. »

Et ailleurs on peut lire « batre dou nas », « batre dou bec », qui s’écriraient en niçois moderne dóu nas – dóu bec.

N’est-ce pas là un exemple qu’il conviendrait encore d’imiter de nos jours ?

EYNAUDI ne s’y trompait pas, qui note dans son Dictionnaire : « picà dóu cuou »  (faire banqueroute) et cite le proverbe « Qu courre pica dóu mourre » (Celui qui court tombe la tête la première).

Il n’est peut-être pas inutile d’ajouter que ni l’italien, ni le piémontais ou le ligure n’utilisent la préposition da pour introduire le complément de moyen. Le lecteur qui nous aura suivi dans notre réflexion conclura donc qu’il faut dire et écrire de nos jours Lou festin dei Cougourdoun, Lou festin dei Rangou et il parlera, par exemple, de « l’estudi dei parlà d’Oc » (et non dai).