Leçon
15 : Quand emploie-t-on « dei », quand emploie-t-on « dai » ? (2)
Lou vin dei Padre (F. GAG) ou Lou festin dai Cougourdoun (Menica RONDELLY) ? La guerra dei truèia si farà pas (NATHIEZ) ou Lu festin dai Rangou (Anthologie de la chanson niçoise) ? Les élèves de niçois sont désorientés par ces formes contradictoires et ils ont le droit - surtout ceux qui auront à rédiger du niçois - à un peu de rigueur tout comme dans les autres langues qu’ils étudient.
Si on se demande quelle est en nissart la traduction de l’article défini contracté des, la complexité de la réponse réside dans le fait que :
- à la préposition française de correspond en nissart tantôt la préposition de, tantôt la préposition da.
- il y a eu une évolution dans le temps de certains formes d’articles contractés.
- plus particulièrement les formes dei et dai, distinctes de nos jours, ne l’ont pas toujours été dans le passé.
Ce qui est acquis, c’est qu’en niçois moderne, la forme dei s’emploie, aussi bien au masculin qu’au féminin, lorsque l’article défini pluriel est contracté avec la préposition de. Ex : Lou vin dei padre - Lou festin dei Verna ( mot à mot : lou vin de lu padre ; lou festin de li Verna). Par contre la forme dai s’emploie, aussi bien au masculin qu’au féminin, lorsque l’article défini pluriel est contracté avec la préposition da.
Ex : " Vau dai mieu amic " (Je vais chez mes amis) = mot à mot " vau da lu mieu amic ".
" Lou vent gelat que ven dai mountagna " (le vent glacial qui vient des montagnes) = mot à mot " que ven da li mountagna ".
Mais que trouve-t-on chez RANCHER, qui est, à bien des égards, le " père " du niçois moderne et dont la Nemaïda a joué le rôle de modèle littéraire pour les générations passées ?
1. AU MASCULIN PLURIEL :
Voir la leçon précédente
2. 2) AU FÉMININ PLURIEL :
Dans ce domaine, il y a eu carrément évolution de la langue (seules les langues mortes n’évoluent plus). Les formes de l’époque de RANCHER sont aujourd’hui désuètes. On trouve en effet chez RANCHER les structures non contractées :
de li (pluriel de de la) et da li (pluriel de da la).
Dans le résumé (Argumen) du chant VII de la Nemaïda, on peut lire :
" Gran mescla de li doui armada, retreta dai Sacrestan "
Au chant V, Culandrina demande : " Che proufit v’es restat de li vouostri fatiga ? "
Et aucun Niçois n’ignore les paroles de Nissa la bella :
" O la mieu bella Nissa, regina de li flou "
On trouve évidemment la préposition da pour introduire le complément d’agent " Suivida da li sieu Culandrina s’avara ... " (suivie des siens Culandrina s’élance…) et au chant VII de La mouostra, l’auteur parle d’une table (" un lonc taulié ") " prontamen sesit da li catre femela " (promptement saisi par les quatre femelles). Dans la fable 66, le genêt dit à l’œillet :
" Aja sies caressat da li ninfa volagi " (là-bas tu es caressé par les nymphes volages).
Ces formes disparaîtront progressivement pour céder définitivement la place, dès le début de notre siècle, respectivement à dei et dai. Le féminin pluriel, par un phénomène d’assimilation, s’est donc aligné sur le masculin pluriel. II n’y a aucune outrecuidance à dire que, s’il écrivait de nos jours, RANCHER lui-même dirait : " Gran mescla dei doui armada, retrèta dei Sacrestan ".
On ne dirait plus de nos jours Lou festin de li Verna, Lou festin de li midineta. Parler du " renouvèu de li fèsta loucali ", ce serait faire le choix d’un vain archaïsme.
Il n’en va pas de même pour un écrivain, qui puise librement dans les multiples aspects d’une langue. C’est ainsi que GAG peut écrire, dans Lou sartre Matafieu " au moument de li fèsta " ou " la sèda dei atour de li dama de la Court " mais c’est un choix volontaire qui contribue efficacement à donner une allure ancienne au dialogue (il ne faut pas oublier que, si la pièce est jouée en 1932, l’action, elle, se déroule en 1830) ; de plus l’auteur n’est pas lié par son choix initial, puisqu’il parle de " l’Ordre dei Souòrre de Santa Petrounila " (II, 8).
Notes :
(1) Mais l’origine est marquée par la préposition DE devant un nom de localité (vèni de Marsilha), devant un nom commun indéterminé (souòrte de maioun, ven de la vila) et devant un adverbe (de doun vènes ? vèni de luèn).
(2) Le complément de cause peut aussi être introduit par DE. RANCHER semble avoir hésité entre les deux prépositions si on en juge par un vers de La Mouòstra raubada (3482) : se che veni de dire ti fa mourir dau souon, o ben crepar dou rire ? On attendrait dau (ou dóu) dans les deux cas (ce que je viens de dire te fait mourir de sommeil ou bien crever de rire ?).