« Doun v’en anas filheta, m’au cavagnau au bras ? » (chanson traditionnelle)
« m’au cavagnòu » : (avec) le panier au bras.
Nos élèves, qui ont appris qu’avec se traduit par embé ou mé, butent sur cette forme inattendue. Et cette forme mérite sans doute qu’on s’y arrête, car nos grammaires n’en parlent pas.
La réponse est simple : dans la forme m’au, nous avons mé élidé, suivi de l’article contracté au (combinaison de la préposition à et de l’article lou). Nous pouvons donc dire que, devant un substantif masculin singulier, la préposition mé a été construite avec la préposition d’appui à, pratique tout à fait étrangère à l’usage français.
De même, devant un substantif pluriel, dans la mesure où à + lu (ou li) = ai, on aboutira à la forme m’ai et on dira m’ai amic (avec les amis).
Ce qui est vrai pour mé l’est également pour les prépositions embé ou emé, d’où les formes em’au, em’ai, emb’au, emb’ai.
C’est ainsi que RANCHER évoque « lou temp destrutour, emb’au dail a la man » et nous dit, dans un autre passage, que « Parpagnaca emb’ai sieù traversa lu bastion » (Parpagnaca avec les siens franchit les bastions).
La construction décrite ci-dessus n’est cependant pas obligatoire. On aurait pu avoir dans nos exemples : « ...mé lou cavagnòu », « ...mé lu amic », « ...embé lou dalh » (graphie actuelle), « ...embé lu siéu ».
N.B. - Il est recommandé d’écrire m’au, m’ai etc ... avec l’apostrophe qui rend compte de l’élision.
II - Usage de la préposition d’appui DE :
« En calant de Cimiés
souta d’una figuièra
ai rescountrat Nouré ... »
Cette chanson devenue traditionnelle nous propose un autre cas de préposition d’appui. Il s’agit cette fois de la préposition de qui s’associe à la préposition souta et se place avant le complément de la préposition (« souta d’una figuièra » : sous un figuier) : dans ce cas également, usage étranger au français. Il s’agit là d’un phénomène fréquent en nissart, mais non obligatoire. Ainsi, nous lisons dans un texte de GIORDAN (li figa-flour) « souta la figuièra » ou encore chez Raoul NATHIEZ « souta la platana maja ».
La présence ou l’absence de cette préposition d’appui dépend souvent d’un critère d’euphonie. Ainsi « souta d’una figuièra » évite l’hiatus « souta una ... « (l’autre solution aurait été « souta ‘na figuièra »).
Les prépositions concernées par ce phénomène sont essentiellement :
sus (de), darrié (de), soubre (de), dintre (de), souta (de), despì (de), davant (de), sensa (de), denant (de), contra (de).
On dira donc « soubre la banqueta » ou « soubre de la banqueta », « dintre un estable » ou « dintre d’un estable », « denant de la glèia » ou « denant la glèia, arribada la muleta ... » (Doun Soulina), « davant lou mounde » ou « davant dóu mounde », « contra l’enemic » ou « contra de l’enemic » (R. NATHIEZ), « despì l’abandoun » ou « despì de l’abandoun de la miéu Margarida » (En calant de Cimiés).
On ne saurait raisonnablement imposer une des constructions au détriment de l’autre. Disons toutefois que devant un pronom personnel, c’est le plus souvent la construction avec de qu’on trouvera.
Ex : « Noun pouden faire un pas sensa avé la bella-maire darrié de nautre ... »
« Cercas-vous un autre toni, noun cuèntas sus de iéu » (Francis GAG, Lou sartre Matafiéu).
Remarque : devant un article défini, cette préposition d’appui va évidemment se contracter avec cet article, selon les règles de la syntaxe de l’article. Reprenant un exemple de MICÈU, CALVINO donne en exemple : « Marchà davant dóu regimen » (marcher devant le régiment). L’article contracté ne peut être que dóu (contraction de de + lou). Aussi s’explique-t-on mal pourquoi, au mépris de toute logique, certains s’entêtent, dans ce cas, à écrire dau. Ignorent-ils que dau est le résultat de la soudure de da et de lou et fait donc recours à une autre préposition ? Certes pas. Disons qu’il s’agit là d’un manque de rigueur, d’une propension à se satisfaire d’un à-peu-près (nous dirons en niçois le « basta que sigue ») en refusant l’effort de distinguer dau (da + lou) de dóu (de + lou) ou encore dai (da + lu) de dei (de + lu). On croirait être encore à l’époque de La Nemaïda, quand RANCHER notait d’une seule et même graphie dau ce que nous dissocions en dau et dóu et dai ce que nous distinguons en dai et dei (ce qui lui faisait écrire « souta dai aulivié » alors que nous écrivons de nos jours « souta dei òulivié »).
N’est-il pas grand temps de remettre les pendules à l’heure, en réfléchissant sur les modifications que RANCHER lui-même, après La Nemaïda, a apportées à sa graphie (1) et plus particulièrement au résultat de cinquante ans de réflexion sur la langue, avec l’œuvre de GIORDAN et les Grammaires de COMPAN et de Rémy GASIGLIA (2) ? C’est à la lumière de cet enseignement que nous éviterons de dire « dintre dau Coumtat » en disant « dintre dóu Coumtat » et que nous bannirons une expression comme « davant dau poudé de la capitala » au profit de « davant dóu poudé ».
Nous dirons par contre : « Venìa dau Coumtat » (il venait du Comté) ou encore : « Dau poudé de la capitala cau pas tròu esperà » (il ne faut pas trop espérer du pouvoir de la capitale), car dans les deux cas, on a recours à la préposition da qui indique l’origine.
NOTES
(1) Pour une étude plus détaillée, se reporter à l’article : Quand emploie-t-on Dei, quand emploie-t-on Dai ?, Lou Sourgentin n° 70 (janvier-février 1986).
(2) La Grammaire du Nissart de Rémy GASIGLIA est la première à avoir proposé aux nissardistes une étude sérieuse et exhaustive des différents emplois de da (p. 285 à 288).