Leçon 18 : La préposition « da » suivie de l’infinitif (suite)

LES AUTRES CAS (Emplois contestables de da)

Mais ces deux possibilités d’emploi de la préposition da ne doivent pas faire oublier qu’en nissart comme en français, la préposition à est d’un emploi très fréquent pour introduire une foule de compléments d’adjectifs et de compléments de verbes.  

A) Compléments d’adjectifs

Pour s’en persuader, rien ne vaut la relecture des bons auteurs, de RANCHER à Francis GAG. Dans la fable 38 de RANCHER, la brebis (la fea) est « pronta a pagar, la semana d’après / capital, interès e frès » (prête à payer, la semaine suivante / capital, intérêts et frais). Dans la fable 5, « lu bracounier … a s’entournar fougheron lest » (les braconniers furent prompts à repartir).

Au chant V de La Nemaida, Nem vante le talent de Catin la cuisinière « ch’es lesta a li ciangià la bouteglia dau vin » (qui est prompte à lui changer la bouteille du vin).

Dans La mouostra raubada, les pommes qui font envie à Baci sont qualifiées de « frucha tout au plus bouona a recrear de cabra » (fruits tout au plus bons pour plaire à des chèvres).

Et dans le Sartre Matafiéu, Babet dit : « siéu bouòna a m’en venì souleta » (je suis capable de revenir seule).

Du chat qui guette une souris, RANCHER dit : « Es atent à sesir l’enemic en defaut. » (Il est attentif à prendre en défaut l’ennemi). Au chant VII de La Nemaida, Nem dit à sa troupe, en parlant des marguilliers « Elu, che non son bouoi ch’a metre la discordia, aùra, spaventat, cridon misericordia » (Eux qui ne sont bons qu’à semer la discorde, maintenant épouvantés, ils implorent pitié).  

C’est en pensant à de tels exemples, qu’on pourrait aisément multiplier, qu’on renoncera à dire « toutara, serai lèst da partì » pour dire « lèst à partì ». De même, on dira « Es estat lou premié à trouvà la soulucioun » (et non « da trouvà ») (il a été le premier à trouver la solution), en se rappelant que l’écart par rapport au français n’est pas un critère de correction.  

B) Compléments de verbes

C’est cette construction qui donne lieu au plus grand nombre d’erreurs, tant à l’écrit qu’à l’oral. Très nombreux sont en effet les verbes qui, en nissart comme en français, se construisent avec la préposition à. Voyons-en quelques exemples significatifs, en nous mettant encore une fois à l’école des bons auteurs.  

Commencer à :

Au chant VII de La Nemaida nous lisons: « Nem de già comensava a piglia la paraula » (Nem commençait déjà à prendre la parole) Dans La mouostra le docteur, gagné par le sommeil, « comensa a badagliar » (commence à bailler) (v. 563). Le pigeon ramier de la fable 59, séduit par la tourterelle « comensa, en fin routier, à li faire gran festa. » (commence en bon routier à lui faire fête).

Et, dans Lou sartre Matafiéu on entend Tipougni dire « coumençavi à bramà per carriera » (je commençais à crier dans la rue). Inutile de multiplier les exemples, la construction da+ infinitif ne peut s’appliquer ici. On ne dira donc pas « coumençan da si counouisse » (nous commençons à nous connaître) mais « coumençan à si counouisse » (nous commençons à nous connaître). Nous disons par contre « coumençà dau coumençamen » (commencer à partir du début), car dans ce cas, la préposition da marque l’origine devant un substantif.  

Inviter à :

Le chasseur de la fable 6 dit à la perdrix « la tieu offerta m’envida / a ti levar la vida » (ton offre m’invite à t’ôter la vie). Du loup de la fable 37, qui veut tromper le chevreau en imitant la voix de la chèvre, RANCHER dit : « lou beu cabrit envida / a li durbir lou portissoù » (il invite le beau cheveau à lui ouvrir le portillon).

On ne dira donc pas « Siès envidat (counvidat) da venì au nouòstre » (Vous êtes invité à venir chez nous) mais « counvidat à ».  

Contraindre à, forcer à, condamner à :

Dans La mouostra, l’auteur dit (v. 774) « La rima m’a foursat a metre un mot nouvèu. » (La rime m’a contraint à mettre un mot nouveau)

Dans la morale de la fable 38 on lit : « A ressevre, a donar tout ome es condanat. » (Tout homme est condamné à recevoir, à donner).

En ayant présents à l’esprit ces exemples, on dira « es coustrech à si cercà un autre travalh » (et non pas « coustrech da ») (il est contraint à chercher un autre travail). On dira par contre « es coustrech da la crisi » (il est contraint par la crise), la préposition da introduisant ici le complément d’agent.

Pour tous ces verbes, l’erreur est due au fait qu’on invoque mal à propos l’idée d’obligation pour justifier la préposition da.