Leçon 19 : La préposition « da », suite et fin

Apprendre à , enseigner à :

Dans La mouostra, au chant IV, Gastavista s’écrie: « Brutassi, a ben tratar ancuei coù che v’empari. » (Salopes, il faut aujourd’hui que je vous apprenne à bien traiter les gens).

De même, dans Lou sartre Matafiéu, Babet dit, parlant de Tipougni : « li vouòli emparà à viéure. » (je veux lui apprendre à vivre)

Aussi dirons-nous « empara voulountié à escrieure » (il apprend volontiers à écrire) et non « da escrieure ».

Passer (le temps) à :

Au début (v. 21) de La mouostra, RANCHER écrit: « pisch’a tougiou cantar coù che passi la vida. » (puisqu’il faut que je passe toute ma vie à chanter).

Dans Lou sartre Matafiéu, le tailleur déplore : « passan lau temp à charrà de tout e de rèn. » (nous passons notre temps à causer de tout et de rien).

On dira donc d’un boulanger « a passat trent’an à faire lou pan per lou vilage »  (il a passé trente ans à faire du pain pour le village) (et non pas « da faire »).

Se mettre à :

Dès la fable 13 de RANCHER (Lou can e lu doui enfan), on peut lire « Medor si mete a far bau-bau. »

Six autres emplois de cette construction dans Li fabla nissardi. Construction qui nous est familière grâce à notre folklore : nos lecteurs ont certainement présente à l’esprit la chanson traditionnelle « Lou pichin ome » dont un couplet dit:

 « Lou lapin si mete à courre, e lou pichoun pica dóu mourre ». (Le lapin se met à courir et le petit tombe la tête la première).

La cause étant entendue, nous dirons donc : « Si sian mes à estudià l’obra de RANCHER » (Nous nous sommes mis à étudier l’œuvre de RANCHER). Nous dirions par contre : « RANCHER es un autour da estudià »  (RANCHER est un auteur à étudier ) pour bien marquer la nécessité de cette étude.

Chercher à :

Relisons RANCHER « Una sensibla Tourdourela / (...) non sercava plus ch’a mourir » (fable 59) (Une tourterelle sensible… ne cherchait plus qu’à mourir) - « Veu che serches a m’éloagnar » dit le petit œillet au genêt. (f. 66) (Je vois que tu cherches à m’éloigner). Relisons Francis GAG « Moussu (...) Matafiéu, lou miéu mèstre, cèrca à si maridà » (Monsieur Matafiéu, mon maître, cherche à se marier) s’apprête à crier « à cada cantoun de carrièra »  (à chaque coin de rue) le garçon tailleur Tipougni.

Forts de ces exemples, nous devrons donc dire que « cercà da » est à exclure, et nous dirons par exemple « la pouliça cerca à identificà l’assassin. » (la police cherche à identifier l’assassin).

Nous renoncerons à citer des dizaines d’autres verbes pour mettre l’accent, avant de conclure, sur un cas particulier : l’emploi de la préposition à devant un infinitif ayant valeur de complément de condition (exemple français : à l’en croire, il sait tout faire).

Dans ce cas aussi, l’emploi de la préposition da est à exclure en nissart.

Relisons RANCHER : le renard pris au filet dit au coq « De star en aquesta leca, a lou ti dire franc, mi seca » (fable 55) (À te parler franc, cela m’ennuie de rester dans ce piège).

Pour mettre un terme au chant I de La mouostra, l’auteur dit « a lou vous dire net / tres fes hai già picat en terra lou bonet » (À vous parler franc, j’ai déjà trois fois heurté du bonnet par terre).

Relisons GAG : c’est Babet qui fait remarquer à Matafiéu « dirìon, à vous vèire, que siès couma gilous » (à vous voir, on dirait que vous êtes, pour ainsi dire, jaloux).

Sur ces modèles, nous renoncerons à l’emploi de da et nous dirons, par exemple, « A voulé faire plesì en toui, serès toujour criticat » (à vouloir,  si vous voulez ...).  Aux lecteurs qui auraient la curiosité de savoir si, dans tous les cas que nous venons d’envisager, l’italien, et plus particulièrement les dialectes piémontais et ligure, emploient la préposition da, on répondra par la négative (on aurait en italien classique: pronto a ...,  il primo a ...,  cominciare a …,  invitare a …,  costringere a …, ... imparare a …, insegnare a …, passare il tempo a …, cercare di …, a volere …

CONCLUSION

D’une part, certes, il est indispensable de connaître l’existence dans notre langue (et dans celle des vallées occitanes du Piémont) de la préposition da sur laquelle nous avons enfin une étude sérieuse, celle de la Grammaire du Nissart de Rémy GASIGLIA, ouvrage dont on ne saurait trop conseiller l’utilisation.

Mais, d’autre part, il faut employer cette préposition à bon escient et ne pas en faire une pratique « inflationniste », danger contre lequel le meilleur garde-fou reste la relecture méthodique de nos bons auteurs, de RANCHER à GIORDAN et à Francis GAG.