Ma per qu es estat escrich aquest’article ?
Ayant dans leurs essais de traduction, à rendre le français par, nos élèves ont spontanément recours à la préposition niçoise per, qu’il s’agisse de rendre l’idée du lieu par où l’on passe (voyager par terre ou par mer : viajà per terra o per mar) ou de donner une indication de moyen (tenir un enfant par la main : tenì un enfant per la man), dans le langage mathématique (multiplier par trois : multiplicà per tres) ou enfin pour indiquer le mobile d’une action (il l’a fait par intérêt : l’a fach per interès).
Il y a toutefois un cas plus délicat : celui où la préposition française par introduit, après un verbe au passif, un complément d’agent. Exemple : la souris est mangée par le chat. Comment va-t-on rendre ce par en nissart ?
LA RÉPONSE DES GRAMMAIRES ET DES GRANDS AUTEURS.
Une réponse d’une clarté exemplaire est donnée par la Grammaire de l’idiome niçois de J.B. CALVINO et A.L. SARDOU qui, un siècle après sa publication rend encore de précieux services, et à laquelle est emprunté notre exemple. La traduction proposée est « La rateta es manjada dau cat. » Il est clair que c’est la préposition da qui traduit par, l’article contracté dau étant le résultat de la « soudure » de da et de l’article lou (1). CALVINO précise (page 109) que « l’idiome niçois a pris à l’italien cette préposition da ». On pourrait nuancer en disant que cet emprunt s’est fait sans doute par le canal des dialectes piémontais et ligure.
Quoi qu’il en soit, cette préposition da est déjà préconisée par la Grammaire de MICÈU (1840) qui, étudiant le régime des verbes passifs, et précisant que l’agent est introduit par la préposition da, donne l’exemple : « lu marrit seran castigat da Dieu » (les méchants seront châtiés par Dieu). Et la récente Grammaire du nissart (de Rémy GASIGLIA) confirme cet usage.
Si on relit les auteurs consacrés du XXème siècle, on trouve sans mal la pratique de ce recours à da. C’est le cas pour EYNAUDI - exemple : « Goustin Tabuseia, encargat da soun paire d’anà faire quauqui prouvista... » (chargé par son père d’aller faire quelques provisions) (2). Il en est de même pour GIORDAN, connu à juste titre pour la pureté de sa langue : « Lou Senat, istituit en 1614 dau duc de Savoia Càrlou Emanuèu 1er » (Le Sénat institué en 1614 par le duc de Savoie Charles Emmanuel 1er), « lou debitour èra coundanat dai juge dóu Senat » (Le débiteur était condamné par les juges du Sénat) (3). « Aquéu premié denoumbramen siguèt fach da Cirìnou, gouvernatour de la Sirìa » (Ce premier recensement fut fait par Cyrinus, gouverneur de Syrie) (4).
On constate la même pratique chez GENARI, autre orfèvre de la langue : « Pacherin es fourçat de tout recoumençà en faguent pihà li mesura da Tipougni, toujour desgaubiat » (Pacherin est forcé de tout recommencer en faisant prendre les mesures par Tipougni, toujours aussi maladroit). « Babet pouòrta lou pendin d’or, regalat da soun mestre » (Babet porte le pendentif en or, offert par son maître (5).
M. COMPAN utilise lui aussi cette préposition : « S’es vist lou bòia pourtà la crous e la fourca, ajudat dai manigòrdou escapat de prisoun » (6) (on a vu le bourreau porter la croix et la potence, aidé par les canailles évadées de prison).
« Pistada dai boumbardamen, ..., caucada dai Aleman que dau Brenner repihavon li calada de l’Age-Mejan, l’Itàlia acaurada avìa dich cèba » (pilonnée par les bombardements, foulée aux pieds par les Allemands qui du Brenner reprenaient les descentes du Moyen-Âge, l’Italie accablée avait capitulé) (7).
Au siècle dernier, bien évidemment, nous trouvons l’emploi de da chez RANCHER : c’est vrai depuis La Nemaïda, où, pour évoquer Cimiez, l’auteur écrit :
« Soubre lou dous pancian d’un coulet tougiou vert da li flou, da la frucia en toui lu tem cubert » (8) (une colline toujours verte, couverte en tout temps par les fleurs, par les fruits)
... Jusqu’aux fables : ainsi, dans la fable 16, le chat se plaint du coq, dont il dit « ... lou sieu lonc bacanal l’ha faç nomar da toui lou plus coquin dei gal » (son incessant tapage l’a fait appeler par tous le plus coquin des coqs).
UNE AUTRE RÉPONSE.
Toutes ces respectables références pourraient faire conclure que la cause est entendue, sans hésitation possible. Mais la réalité est un peu plus complexe. Voyons pourquoi ...
1) Chez les auteurs anciens on ne trouve pas encore da, mais per. Au XVIème siècle, avant que soit instauré l’usage de l’italien comme langage de culture (1561) le chroniqueur BADAT n’emploie pas da, mais per lorsqu’il écrit à propos des Français et des Italiens qui vinrent assiéger Nice « per los Nisars forom ben rebatus » (9) (ils furent bien repoussés par les Niçois). C’est per qu’emploie également PELLOS, au XVème siècle, dans la conclusion de son Compendion de l’abaco, où on lit : « Complida es la opera, ordenada he condida per noble Frances Pellos, citadin es de Nisa » (Achevée est l’œuvre, ordonnée et parée par le noble François Pellos, citoyen de Nice).
Ces auteurs emploient donc pour introduire le complément d’agent la préposition per, se conformant en cela à l’usage général de tous les pays de langue d’Oc, vaste ensemble linguistique dont Nice fait partie.
2) Chez les auteurs contemporains, on assiste à un retour de la préposition per. Ainsi on la trouve chez MOSSA : « una boutiga nova, touta vestida de giaune emb’un aissort de piccioui amourin pinta per lou signour Fragonard » (10) (... avec une troupe de petits amours peints par Monsieur Fragonard).
On trouve ce même emploi de per sous la plume de Monsieur COMPAN, précédemment cité : « Lou plan estabilit pèr l’estudianta noustrala » (Le plan établi par une étudiante de chez nous), « un massoun de pèça en nissart escrichi pèr MICÈU » (11) (une liasse de pièces écrites en niçois par MICÈU), « s’enavisan soubeiramen de l’obra coumplida pèr Mistral » (12) (nous prenons souverainement conscience de l’œuvre réalisée par Mistral). Bien d’autres auteurs pourraient être cités, qui tous ont pratiqué cette forme pan-occitane.
Sans que cela soit écrit nulle part, tout se passe comme si on reprochait à la pauvre préposition da son origine transalpine, en lui préférant le pèr qu’emploient dans ce cas les Provençaux.
TIMIDE CONCLUSION.
Que conclure de cette situation paradoxale ? Faut-il parler de « cohabitation » grammaticale et renvoyer les deux prépositions dos à dos ? Dans une perspective « normative », qu’un enseignant peut difficilement éluder, nous serions tentés de préconiser l’emploi de da, qui a pour lui un usage parlé encore très répandu et une tradition littéraire qui n’est pas à négliger. Ne peut-on pas considérer que la préposition da est désormais solidement « acclimatée » dans notre langue, et que cet apport « étranger » est une richesse que nous avons assimilée ? Aussi peut-on raisonnablement être d’accord avec Rémy GASIGLIA qui, après avoir cité en bonne place l’emploi de da pour introduire les compléments d’agent (page 285), écrit, à propos du passif, que « l’emploi de PER à la place de DA est un gallicisme ou un provençalisme. » (13).
Ajoutons simplement que per a l’inconvénient d’être une préposition ambiguë, dans la mesure où elle est souvent l’équivalent de pour français marquant la destination appropriée (« aquestou bouquet, l’ai culhit per tu » : je l’ai cueilli pour toi »). C’est pourquoi, répondant à la question volontairement sibylline posée par notre titre, nous dirons : « aquest’article es estat escrich da J. Chirio, per lu letour dóu Sourgentin que creson à l’utilità de la reflessioun gramaticala… » (cet article a été écrit par J.CHIRIO pour les lecteurs du Sourgentin qui croient à l’utilité de la réflexion grammaticale).
Notes :
1 Sur dau, voir Lou Sourgentin n°70, p 44.
2 J. EYNAUDI, Dapé dóu fugueiroun, p. 31
3 J. GIORDAN, L’Armana prouvençau.
4 J. GIORDAN, Lu Evangèli.
5 L. GENARI, compte-rendu du Sartre Matafiéu, Lou Cairèu, 1932
6 A. COMPAN, L’Armana di Felibre 1978, p.109
7 A. COMPAN, L’ Armana di Felibre 1977, p. 79
8 J.R. RANCHER, La Nemaïda, III, 221-222
9 Cité par Roger et Rémy GASIGLIA, Anthologie de la Littérature Nissarde, CRDP Nice, p. 31
10 G.A. MOSSA, Phygaço, I, 4, 1924.
11 Introduction à l’étude de M.-L. GOURDON sur La grammatica nissarda de J. MICÈU, p. II, 1975
12 A. COMPAN, Mistral e l’escritura de la lènga, Nice-Historique, 1980
13 Rémy GASIGLIA, Grammaire du Nissart, 1984, p. 345.