En français, l’adjonction d’un suffixe n’entraîne que très rarement la transformation du mot de départ (mort - mortel est la règle, main - menotte est l’exception). Mais en nissart, très souvent la dérivation par suffixes s’accompagne d’une modification du radical. Ainsi de mouòrt, par l’adjonction du suffixe -al, on aboutit à mourtal. Mais on remarque qu’en même temps l’accent tonique s’est déplacé du radical (mouòrt) à la syllabe qui contient le suffixe (mourtal).
Cette altération significative du radical sera étudiée dans trois grandes séries d’oppositions :
1- l’opposition uè / u (qui se traduit par le passage de la diphtongue tonique uè à la voyelle atone u, qui précède l’accent tonique) :
juèc (jeu) - juguet (jouet), jugadoù, jugaire (joueur), etc…
fuèlh et fuèlha (feuille) - fulhetà (feuilleter), fulhage (feuillage) (1)
uèlh ou uèi (œil) - ulhet (oeillet), ulhada (oeillade)
2- l’opposition o / ou (passage de la voyelle tonique O à la voyelle atone OU). Très nombreux exemples possibles :
vol (vol) - voulant (volant), voulalha (volaille), voulada (volée), etc…
lonc (long) - lounguet (un peu long), lounguessa (longueur), loungagna (personne lente, chose trop longue), loungamen (longuement)
mensònega (mensonge) - mensouneguié (menteur)
crota (cave) - croutoun (et non crotoun !) (petite cave, cachot)
gragnola (grêle) - gragnoulada (chute de grêle)
bocha (boule) - bouchin (cochonnet)
tron (tonnerre) - trounà (tonner)
corna (corne) - cournuchou (cornet)
oste (aubergiste) - oustessa
3- l’opposition ouò / ou (passage de la diphtongue tonique OUÒ à la voyelle atone OU). Série également très riche :
pouòrta (porte) - pourteta (petite porte), pourtau (portail), etc…
ouòrt (jardin potager) - ourtalha (les légumes)
fouòl (fou) - foulìa (folie), foulatoun (follet, farfadet), foulesc (folâtrerie), foulejà (batifoler), foulastrejà (folâtrer), etc…
couòl (cou), coulana (collier), coulié (collier), pouòrc (porc), pourcarìa (porcherie), pourcas (gros cochon), pourcatié (marchand de porcs), pourquet (petit porc), pourquié (porcher), etc…
De ce qui précède, on retiendra en particulier l’absence dans tous les cas de O en position prétonique (dans une syllabe précédant l’accent tonique). (C’est ainsi que « homologation » se traduira par oumoulougacioun). La dualité O / OU porte sur 2 sons proches : pour souligner l’affinité de ces deux phonèmes, CALVINO au début du siècle les notait respectivement Ò et O (Il écrivait donc tròn et tronà pour tron et trounà).
REMARQUE CAPITALE : si on a bien compris que les altérations de radical étudiées ci-dessus sont fonction du déplacement de l’accent tonique, on ne sera pas étonné de les retrouver dans la conjugaison des verbes irréguliers à alternance vocalique (2). C’est en effet le même phénomène qui fait passer de juèc à juguet et de juègui (je joue) à jugan (nous jouons), etc…
Même remarque pour le passage de vol à voulalha à rapprocher du passage de vòli (je vole) à voulan (nous volons - dans l’air), etc… Même symétrie enfin entre l’alternance couòl /coulana et l’alternance amouòli (j’aiguise) / amoulan (nous aiguisons), etc…
I1 ne saurait y avoir de connaissance valable du nissart sans la maîtrise de ces oppositions qui constituent un des traits les plus significatifs de la langue d’Oc.
Notes
(1) Mais cette opposition tend à disparaître : d’où fueiage (CASTELLANA, 1952) à côté du plus classique fuïage (CALVINO,1903). (2) Voir l’article Des verbes régulièrement irréguliers (Sourgentin n°56)