Nous voulons parler ici du suffixe d’origine savante -ICOU qui a servi à former de nombreux adjectifs, mais aussi des substantifs.
1) Les adjectifs :
Lorsqu’on lit des textes niçois, on rencontre souvent des adjectifs terminés par les suffixes de relation -icou (le I étant atone) ou -ic (avec un i tonique). Ces adjectifs peuvent être de création moderne ou, plus souvent, issus directement d’adjectifs latins ou grecs. Dans les deux cas, ces adjectifs peuvent donner lieu à une grande perplexité. Ainsi le dictionnaire français-niçois de CASTELLANA (1947) propose de traduire « unique » par ùnicou mais le Dictionnaire niçois-français du même auteur (1952) ne donne pas ùnicou mais unic. Que faut-il penser de cette hésitation entre deux formes ?
En fait le suffixe -icou (calqué sur le latin -icum) est un suffixe apparu tardivement dans notre langue et traduit l’influence du suffixe italien -ico. Ainsi acadèmicou (académique) dérivait du latin academicum et existait en parallèle avec l’italien accademico. Mais ce suffixe est étranger à la langue d’Oc, qui a partout le suffixe -ic (avec un C qui est muet dans la bouche d’un grand nombre de Provençaux, d’où, dans les dictionnaires félibréens, les formes academi (féminin academico), classi (féminin classico), etc…
On aura remarqué que le suffixe -icou (féminin -ica) présentant un I atone, les adjectifs qui résultent de cette dérivation sont proparoxytons, c’est-à-dire que leur accent tonique porte sur l’antépénultième syllabe.
Avant même que cessât l’influence de l’italien sur notre langue, donc bien avant 1860, ce suffixe était concurrencé par le suffixe pan-occitan -ic (féminin -ica), avec un accent tonique portant sur le I (d’où ressemblance avec le suffixe français -ique). Mais on aurait tort d’y voir, comme le pensait CASTELLANA en 1947 (1), uniquement un gallicisme, puisqu’il s’agit en fait d’un retour au mécanisme de la langue d’Oc .
C’est ainsi que GUISOL, dans son Rondeau niçois, emploie unica (accent tonique sur le I), qu’il fait rimer avec republica et pacifica (même accentuation).
Les formes en -icou (-ica) comme dans acadèmicou, estèticou, crònicou, etc… sont donc en régression constante et un jour viendra sans doute où un nouveau dictionnaire, les considérant comme caduques, cessera de les mentionner, pour ne donner que les formes vivantes academic, estetic, crounic, etc…
Ce dernier exemple appelle une remarque : le déplacement de l’accent tonique de crònicou à crounic provoque le passage du O tonique à OU atone.
On passe de même de tònicou à tounic, de istòricou à istouric, etc…
2) Les adjectifs substantivés :
Le problème est de savoir quelles réflexions peuvent inspirer des substantifs en -icou désignant des personnes exerçant un métier ou une spécialité, comme acadèmicou ou matemàticou que nous proposent les dictionnaires de CASTELLANA. Disons d’abord que ces mots qui sont tous des proparoxytons, sont de formation semi-savante et sont employés essentiellement par les personnes cultivées. Ils dérivent d’adjectifs latins en -icum employés comme substantifs : academicum - mathematicum. Ces mots ont donné en italien accademico et matematico (qui sont également des proparoxytons). Les formes nissardes sont l’équivalent chez nous de ces formes italiennes : elles étaient spontanées pour les personnes cultivées qui utilisaient par ailleurs l’italien comme langue officielle.
Parallèlement la langue d’Oïl forgeait avec le suffixe -ien « academicien » et « mathématicien », tandis que la langue d’Oc, avec le suffixe -ian (féminin -iana), donnait « academician » et « matematician » (academiciana – matematiciana au féminin). Mais, dès le 19e siècle, dans le Comté de Nice, l’influence du français se fait sentir sous la forme des gallicismes « academicien » et « matematicien » que propose en 1902 le Nouveau dictionnaire niçois-français de CALVINO. Par contre, les Dictionnaires de CASTELLANA reproposeront les italianismes acadèmicou et matemàticou. Mais ils sont en retard sur l’usage actuel, marqué par une prise de conscience du fait que le nissart est un rameau de la langue d’Oc : cet usage redonne droit de cité aux mots propres à la langue d’Oc, c’est-à-dire academician ou matematician. Et il va de soi que le phénomène ne se limite pas aux deux mots que nous avons pris en exemple. Ainsi pour parler d’un physicien, d’un mécanicien, d’un opticien, d’un praticien ou d’un technicien, l’usage actuel tend à considérer comme caducs les mots fìsicou, mecànicou, òticou, pràticou, ou tècnicou (italianismes inutiles) et préfère employer fisician, mecanician, outician, pratician, ou tecnician. Il appartiendra aux lexicographes futurs d’enregistrer cette évolution.
Si maintenant on s’interroge sur la traduction de « grammairien », on pourra, en fonction de ce qui précède, renoncer à l’italianisme gramàticou ou à l’affreux gallicisme « gramerien » au profit de gramatician (qui correspond à gramàtica comme matematician correspond à matemàtica) : ce terme, déjà présent dans le dictionnaire d’EYNAUDI, est d’ailleurs employé par André COMPAN. (2)
Notes
(1) Voulant justifier sa traduction de scientifique par scientìficou plutôt que par scientific, l’auteur commente dans sa préface : « on est toujours à temps de franciser ».
(2) « Mistral e l’escritura de la lènga » Nice-Historique 1980, n°3. On peut toutefois s’étonner de voir cet auteur employer dans le même article (p. 97 de la revue) l’italianisme founèticou (sistèmou (?) founèticou) plutôt que la forme founetic plus conforme au génie de notre langue.