4ème leçon : Les consonnes géminées (1)

Les lecteurs - et nous espérons qu’ils sont nombreux - qui lisent régulièrement du niçois (dans le Sourgentin et ailleurs) auront certainement remarqué que, comparé au français et à l’italien, le niçois utilise relativement peu de consonnes doubles (les spécialistes disent " consonnes géminées "). Aussi certains lecteurs peuvent-ils souhaiter savoir dans quels cas on a recours à la consonne double.

Rappelons en un premier temps les cas où, contrairement au français, le niçois ne pratique pas la consonne double :

- BB ex : abbé en français mais abat en niçois.

- CC accord / acordi, accident / acident.

Exceptions : nous écrivons accès et accent (remarquons toutefois que la prononciation (ak-sen) appelle la consonne double et que certains auteurs continuent de préférer les italianismes achès et achent).

- DD addition / adicioun

- FF affaire / afaire

- GG aggraver / agravà, suggestion / sugestioun

- PP supplier / suplicà

- TT attirer / atirà, battre / batre, fleurette / floureta

- LL allonger / aloungà, ville / vila

Exceptions : On a préféré écrire bella (plutôt que bela), sous la double influence du français et de l’italien, peut-être aussi pour distinguer de bela (il bêle...). Mais le Dictionnaire de CALVINO donne bela pour belle.

Les "mistraliens purs" (voir Trésor du Félibrige, GIORDAN, etc ...) écrivent aussi nouvella ( féminin de l’adjectif nouvèu et substantif), usage peu suivi de nos jours.

Dans le cas du N et du M, les choses sont moins simples :

- NN : Souvent, à un double N français correspond un N simple niçois. Ex : la canne / la cana, donner / dounà.

Toutefois, se pose le problème des mots résultant de la greffe du préfixe latin IN sur des mots commençant par N. Ex : innover, innocent. Ecrira-t-on en niçois innouvà ou inouvà, innoucent ou inoucent ?

Les "inconditionnels" de la consonne simple (par exemple CALVINO) proposent inoucent et inouvà. Les tenants de la graphie mistalienne stricte conservent le N étymologique et donnent innoucent, innouvà (Dictionnaire d’EYNAUDI qui reprend le Trésor du Félibrige). Notons le manque de cohérence de CASTELLANA qui donne innouvà, mais par ailleurs (comme GIORDAN) inoucent (aurait-il oublié que innocent dérive de IN + nocens ?). N’étant pas qualifié pour le faire, l’auteur de ces lignes se gardera bien d’édicter une règle là où il y a hésitation.

Un autre problème est posé par les mots résultant de la greffe du préfixe latin AD (qui peut devenir AN par assimilation régressive) sur les mots commençant par un N. Ex : écrira-t-on annessioun ou anessioun, annegà ou anegà, sachant que ces mots dérivent de AD + nexus et AD + necare ? CALVINO et CASTELLANA sont pour le N simple (CALVINO : anexion, CASTELLANA : anegà, anessioun). Les "mistraliens purs" (EYNAUDI) sont pour NN (Ex : "l’anneissioun de Niço" dans le Trésor du Félibrige) mais ils manquent singulièrement de cohérence en donnant par ailleurs anounçà et anulà qui dérivent pourtant de formes latines avec ce même préfixe AD. Dans ces conditions, il semble sage de tout écrire avec un seul N : anessioun, anegà, anounçà, anulà, anoublì, etc ...

Un cas spécifique : traduira-t-on ennuyer par anuià ou annuià ? Ici, le front des ennemis de la consonne double se disloque : N simple pour CASTELLANA, N double pour CALVINO et EYNAUDI. Dans ce cas, le NN n’est pas étymologique (latin inodiare), mais le rapprochement avec la variante ennuià (où la double consonne s’entend) peut à la rigueur justifier la graphie annuià.

Autre cas spécifique : annada (année) et d’autres dérivés du substantif AN ; cette forme chère aux "mistraliens purs" (Trésor du Félibrige, EYNAUDI, GIORDAN) est fortement battue en brèche par l’usage actuel (la Grammaire du Nissart de Rémy GASIGLIA donne anada). Elle avait pourtant l’intérêt de marquer une distinction par rapport à anada, participe passé féminin singulier de anà.

- MM : Souvent, à un double M français correspond un M simple niçois. Ex : homme / ome, nommer / noumà.

II y a problème dans le cas des mots résultant de la greffe du préfixe latin IN sur des mots commençant par M. Traduira-t-on immortel par immourtal ou par imourtal ? Nos dictionnaires usuels (CALVINO, CASTELLANA) sont d’accord pour préconiser le MM mais ils le font sans doute sous l’influence du français. Il est peut-être plus simple de renoncer à la consonne géminée. On signalera toutefois comme une curiosité la graphie, devenue plus que minoritaire, qu’on trouve dans le Trésor du Félibrige et chez EYNAUDI, qui consiste à utiliser le groupe NM (inmourtal chez EYNAUDI). On trouvera dans le dictionnaire de cet auteur la liste (d’inmaculat à inmunità) des mots concernés par ce problème.