5ème leçon : Les consonnes géminées (2)

- RR : C’est sans doute dans ce cas que s’est manifestée la résistance la plus forte contre la réduction à une consonne simple. Dès le Moyen Âge, il y a flottement entre les deux graphies. Il n’en reste pas moins que le double R est encore très présent dans la graphie actuelle. Qui écrira la tera ou la guera au lieu de terra et guerra ? Souvent, notre usage est calqué sur celui du français (comme dans les deux exemples précédents) avec toutefois des hésitations (la traduction d’horrible donne orible chez CALVINO, mais ourrible chez CASTELLANA, forme qui paraît nettement préférable). L’hésitation est plus grande lorsque nous n’avons pas de mot totalement symétrique en français. Voici en vrac quelques mots relevés dans une relecture rapide de Lu evangèli (GIORDAN) : lou barri, charrà, courre, marrit (1), mourre, sedurre. Nous conseillons ces graphies, sans nous soucier d’éventuelles divergences avec le Dictionnaire de CASTELLANA. On pourrait y ajouter les autres composés de -durre (adurre, etc…) et aussi trois mots correspondant à des mots français terminés en R : il s’agit de carre (char), ferre (fer) et tourre (tour), qu’il est raisonnable d’écrire en deux syllabes avec RR.

Ici encore un problème particulier est posé par les mots dérivant de la greffe du préfixe latin AD sur un mot commençant par un R. Va-t-on écrire arrestà (arrêter) ou arestà, arribà (arriver) ou aribà ? Nous retrouvons ici une opposition déjà vue ailleurs : les inconditionnels de la consonne simple (CALVINO, CASTELLANA) proposent aribà et arestà, tandis que les mistraliens purs (Trésor du Félibrige, EYNAUDI) proposent arribà et arrestà (formes également pratiquées par GIORDAN). Nos lecteurs sont donc en présence d’un choix à faire. L’auteur de ces lignes signale à titre indicatif sa très nette préférence pour la graphie étymologique avec RR (on trouvera dans le dictionnaire d’EYNAUDI d’arrambà à arrousà la liste des mots concernés par cette graphie).

" Comment ? - dira un lecteur vigilant - après nous avoir conseillé anounçà, vous nous conseillez arrestà ? Le même préfixe latin AD n’est-il pas derrière ces deux mots ? Pourquoi conseiller un N simple et un R double ? ". L’objection est intéressante et, pour me justifier, je ferai intervenir la prononciation. Par la graphie RR, nous rendons un R long, donc un son spécifique (peut-être plus marqué en niçois qu’en français) : le son n’est pas tout à fait le même dans arena et dans arrestà, dans aridità et dans arribà. La graphie ne fait qu’enregistrer cette différence.

Un autre problème particulier est posé par les mots résultant de la greffe du préfixe latin IN sur un mot commençant par un R. Dira-t-on irrespounsable ou irespounsable, irrucioun ou irucioun ? Nous retrouvons ici encore l’opposition entre les partisans de la consonne simple (CALVINO, CASTELLANA) et les " mistraliens purs " qui conservent le RR. Nous signalons notre préférence pour cette dernière solution.

Quoi qu’il en soit, on attend d’un auteur qu’il soit cohérent au sujet de ces deux derniers problèmes. S’il a jugé bon d’écrire aribà, on attendra de lui qu’il écrive arestà. Le panachage (aribà - arrestà) est condamnable.

Un cas spécifique : le verbe serrà doit-il s’écrire ainsi ou plutôt serà ? La graphie permet-elle de distinguer les deux sens scier et serrer, fermer à clé ? Malgré CALVINO et CASTELLANA, notre préférence ira à la graphie serrà, symétrique du français " serrer ", de l’italien " serrare " (fermer, enfermer), de l’espagnol " serrar " (scier), et cela pour tous les sens du verbe (2). Par la même occasion, serra (il scie, il serre) se distinguera de sera (soir). I1 va de soi que les dérivés (serralha, etc ...) s’écriront de même.

Notre exposé serait incomplet si nous ne disions pas que SS est indispensable pour rendre le son du S dur (c’est l’opposition basa / bassa). Il est bon toutefois d’ajouter qu’un bon nombre de mots ont perdu leur SS lorsqu’a été adoptée pour le nissart la graphie mistralienne qui introduisait le C et le Ç. On a continué d’écrire espessa (épaisse), mais on a écrit peça (et non plus pessa), on a encore écrit passioun mais on a écrit reacioun (et non plus reassioun).

On aura pu voir que le problème des consonnes doubles est passablement complexe dans certains cas et, à lui seul, il justifie le souhait de voir paraître un jour un dictionnaire qui prenne clairement parti entre les sollicitations contraires que cet article a voulu mettre en évidence. Il n’en reste pas moins qu’il est agréable de constater que le nissart ne souffre pas de certaines anomalies qui rendent si critiquable l’orthographe du français : là où le français pratique une double notation (honneur / honorer ; patronner / patronage), le niçois a le mérite de la cohérence (òunour / ounourà ; patroun / patrounage).

NOTES

(1) La graphie permettra donc de distinguer marrit (mauvais) de marit (mari).

(2) La graphie permettra de distinguer serrà (serrer, etc…) de serà (il sera).