6ème leçon : GI ou J

"Agiount au mèra" ou "Ajount au mèra" ?

Si nous devons traduire le mot adjoint, c’est la forme ajount qu’il faut utiliser en nissart. On lit pourtant agiount sur le bas-relief (inauguré le 6 mai 1934) consacré à Menica RONDELLY. Pourquoi ? L’explication est simple : c’est là un vestige de la graphie, largement inspirée de l’orthographe italienne, utilisée du XVIIème siècle au milieu du XXème et qu’on trouve en particulier chez RANCHER. A cette époque, le son doux DJ (son palatal) devant un A un O ou un U était rendu par l’emploi d’un G suivi d’un I (on avait donc G+I+A = DJA - G+I+O = DJO - G+I+U = DJU), le I étant un simple signe sans valeur propre.

La graphie mistralienne, par contre, a rendu ces mêmes sons par un J (qui se trouve donc avoir non pas le son qu’il a en français, mais celui qu’il a en anglais). On cessa donc, par exemple, d’écrire giamai pour écrire jamai. De même une forme comme gioia céda la place à joia, giugà fut remplacé par jugà et giouve par jouve.

Par contre, devant les voyelles E et I, l’adoption de la graphie mistralienne n’apporta aucune modification. On écrivit comme par le passé vilage ou regina. (1)

Mais il est plus facile d’édicter des normes que de faire oublier des habitudes bien ancrées. Non seulement il y eut une période assez longue où on hésita entre les deux graphies, mais, dans le problème qui nous intéresse, pour certains mots, les Niçois éprouvèrent une certaine réticence à adopter la nouvelle graphie. Cela se produisit surtout pour un certain nombre de verbes usuels. On s’en persuadera en feuilletant le Dictionnaire niçois-français de CASTELLANA. Cet auteur donne certes des formes comme aujà, batejà, blanquejà, foulastrejà, merchandejà, plaidejà, pountejà, verdejà, etc… mais par contre, nous avons l’étonnement de trouver une graphie pré-mistralienne en particulier pour bon nombre de verbes : mangià, changià, arangià, dirigià, engagià, jugià, ploungià, oubligià, regargià, etc… On peut invoquer, pour expliquer cette anomalie, différentes circonstances atténuantes:

 

1. un refus inconscient de la modification du radical : il faut bien voir que pour tous les verbes du type mangià (écrit manjà dans la graphie mistralienne), on a tantôt un G et tantôt un J comme consonne finale du radical. Ainsi au présent de l’indicatif, on a : mangi, manges, manja, manjan, manjas, manjon. La tentation est forte de garder le G partout et de conjuguer : mangi, manges, mangia, mangian, mangias, mangion et donc d’écrire mangià à l’infinitif. (Le français fait quelque chose d’analogue lorsqu’il écrit nous mangeons (au lieu de manjons). Il faut pourtant que, ayant adopté la graphie mistralienne, nous ne trichions pas et que nous écrivions par exemple : "Manja, Matiéu, que manges dóu tiéu."

2. L’influence inconsciente du français, voire de l’italien : si on reprend la liste d’exemples de graphie critiquable, il est aisé de rapprocher des infinitifs français correspondants : manger, changer, arranger, diriger, etc… Mais il n’est pas interdit de penser également à un rapprochement avec l’italien (mangiare, arrangiare, ingaggiare, dirigere, etc…).

3. L’influence de la graphie de certains patronymes : on est porté à une graphie avec GI devant le A, le O et le U dans un Comté où abondent des patronymes orthographiés selon l’usage italien comme Giacobi, Giuge, Mangiapan sans oublier "GIORDAN", correspondant chez nous au Jourdan provençal.

Ce qui est vrai pour les patronymes l’est également pour les toponymes. Nous citerons en particulier le mot jas (abri sommaire, bergerie) que nous citons avec son orthographe "mistralienne", mais que nos cartes écrivent plus souvent gias que jas.

Il va de soi que, lorsque nous lisons nos auteurs récents, nous pouvons retrouver des exemples de graphie contestable, résultat des mêmes hésitations présentes dans le Dictionnaire de CASTELLANA. Par exemple, nous lisons dans Lou sartre Matafiéu de Francis GAG : "de mangià noun mi senti l’envuèia" ou encore "avès mai changiat d’idea". Il conviendrait, de nos jours, d’écrire manjà et chanjat pour être en accord avec les principes de notre graphie (qui, pour ce point précis, reprennent la notation de la langue d’Oc présente dans l’ancien provençal des troubadours).

Comme on le voit, dans ce cas aussi, apparaît la nécessité de nouveaux outils pour l’étude du nissart. Aussi peut-on se réjouir de la décision prise par la commission de linguistique de l’Escola de Bellanda d’élaborer un lexique nissart-français (où on lira par exemple aranjà et non arangià, aflijà et non afligià et où bien sûr le mot ajount ne manquera pas d’être écrit avec un J).

NOTES

(1) Ce n’est que par exception qu’on trouve le J devant E ou I. Ex : Jésuìta, ajetiéu, jìjoula, jijouòla, Jerusalèn, etc…