7ème leçon : "Spada" ou "Espada", "Statua" ou "Estatua" ?
Il serait facile de répondre à ces questions en se limitant à signaler quil y a hésitation, puisque le Dictionnaire de CASTELLANA donne à la fois espada et spada, mais seulement statua, alors que celui de CALVINO ne donne que espada et estatua. Il convient en fait de dire que le problème, loin dêtre limité à ces deux exemples, concerne dune façon générale, un grand nombre de mots dérivés de vocables latins commençant généralement par un S suivi dune consonne (le plus souvent C, P et T).
Il est dusage de dire quen langue dOc, lévolution phonétique sest faite en faisant apparaître le phénomène de prosthèse (ou prothèse), cest à dire la greffe dun E à linitiale (E prosthétique). Ex. : estela du latin stella, escriéure du latin scribere. Et le Provençal emploie systématiquement ces formes en E (Ce sont les seules présentes dans le Pichot tresor de Xavier de FOURVIERES). Arrivés à ce stade de notre réflexion, si on se rappelle que litalien ne pratique pas la prosthèse du E, on serait tenté de conclure que les formes en S + consonne présentes chez bon nombre dauteurs et dans nos dictionnaires sont des italianismes : on dirait par exemple que les graphies spada, stela, statua sont dues à linfluence de litalien spada, stella, statua, voire du piémontais spa, steila, statua.
Une autre démarche, sans doute plus intéressante, consiste à sinterroger objectivement sur cette résistance, dans le Comté de Nice, à la pratique dun phénomène phonétique hégémonique en langue dOc (et en espagnol). Différentes considérations peuvent alors intervenir :
1. Si, comme on se plaît à le dire, notre dialecte est, dans le domaine de la langue dOc, celui qui est resté le plus proche du latin, pourquoi cette absence éventuelle du E prosthétique ne serait-elle pas un indice de cette fidélité au latin, en dehors de toute influence italienne ?
2. On pourrait également faire intervenir une distinction capitale entre mots de formation populaire et mots de formation savante. Rappelons-nous ce qui se produit en français pour lévolution qui nous intéresse : si les mots de formation populaire ont fait lobjet de la prosthèse du E (Ex. : scribere qui donne écrire, stella qui donne étoile), les mots de formation savante ne présentent pas ce phénomène (doù les formes comme scribe, scriptural ou stellaire). On pourrait donc considérer quil en est de même en nissart et dire que sont de préférence en ES les mots de formation populaire et en S + consonne les mots de formation savante, qui nont subi quune adaptation minime. Cela donne donc des formes comme espada, escriéure, espala (du latin spatula) mais par ailleurs scriba, stelari. Cest ainsi quon pourrait écrire speculacioun ou sfera de préférence aux formes especulacioun ou esfera que certains utilisent en hommage aux formes félibréennes provençales. Nous suivrons en cela lexemple de Rémy GASIGLIA qui, dans son étude sur le Phygaço de MOSSA (Nice-Historique, Avril-Juin 1981), nhésite pas à écrire " un stil " (un style) ou " una strutura ". Remarquons au passage que le latin spatula qui est à lorigine de espala (formation populaire) a donné également, en formation savante spatula (spatule).
3. Mais en présence de mots de formation populaire dépourvus du E prosthétique, on peut considérer quon est en présence de cas daphérèse, ce terme désignant la chute dune lettre ou dune syllabe de la partie initiale dun mot. On sait que cest laphérèse qui explique que, parallèlement aux formes complètes de démonstratifs " estou " et " esta " (dérivés du latin " iste " et " ista ") existent les formes " stou " et " sta ", " staire " (au lieu des infinitifs " està ", " estaire "), on est en présence de cas daphérèse bien enracinés dans la langue. Pensons à lexpression bien connue : " plen de laisse-mi stà " (plein de lassitude donc apathique) : il serait ridicule de se croire obligé décrire " laisse-mi està " (2). Or il suffit de relire une uvre comme le Phygaço de MOSSA (1924) pour se persuader que les cas daphérèse sont en fait très fréquents, et pour vérifier que laphérèse nest pas un phénomène irréversible. En effet MOSSA écrit par exemple tantôt " spavent " et tantôt " espavent ". De même des formes comme " scala ", " scapà ", " scoutà " coexistent avec " escala ", " escapà ", " escoutà ". Le critère de choix est généralement euphonique, en fonction du besoin - peut-être inconscient - déviter un hiatus. Ainsi la phrase " si ve che noun sabes ni liege ni scrieure " (Phygaço, I, 5) est plus agréable à loreille que lhiatus " ni escrieure ".
Mais cest dans le domaine de la poésie que le recours à des formes sans E prosthétique est particulièrement utile. Ainsi le vers suivant de RANCHER " Nem mi douna lelans, eù soulet mi fa scrieure " appelle deux remarques :
a) en écrivant " scrieure ", RANCHER a évité lhiatus " fa escrieure "
b) par la même occasion il a fait léconomie dune syllabe : avec la forme " escrieure , le vers serait faux (il aurait treize syllabes, donc une de trop).
Toutefois dans certains cas, la forme sans E prosthétique nest pas justifiée par la nécessité de faire léconomie dune syllabe. Ainsi dans la fable 4 (" Lou storneu e lou coguou "), RANCHER écrit " Lou storneu de retour eme suin e fatiga ". Sil avait écrit " estourneu " le nombre de syllabes aurait été le même. Lauteur considère donc que les deux formes " stournèu " et " estournèu " (graphie moderne) sont également correctes. De même pour le titre de la fable 31 (Lou garri spergiuri) lauteur a délibérément choisi cette forme (alors que de nos jours la norme félibréenne impose décrire " esperjuri ") (4).
Et comme nous avons évoqué Phygaço, il ne faudrait pas oublier que le nom du doutour STRIPACAN est lui-même laphérèse de " estripaca-can ", étripe-chien).
Il semble donc raisonnable dadmettre que la spécificité du niçois consiste souvent à faire coexister les formes avec et sans le E prosthétique. Il est certes tout-à-fait raisonnable quun dictionnaire moderne emploie systématiquement les formes avec le E prosthétique. Lessentiel est que le lecteur sache quen pratique ce E peut parfois ne pas être noté à lécrit (sans que cela soit une incorrection) et quil subit assez souvent un amuïssement à loral. En donnant quelques dizaines de mots comme " spavent ", " spada ", " statua ", les dictionnaires de CALVINO et de CASTELLANA avaient essayé, avec quelque maladresse, de rendre compte de cette spécificité du niçois. Cest pour la même raison que la grammaire de Rémy GASIGLIA, sécartant du conformisme félibréen, remarque (page 43) quà lécrit, avant limplantation de la norme félibréenne, le E prosthétique a été érarement noté, et quà loral on trouve souvent des formes sans ce E prosthétique (exemple cité : " stai chùtou ", au lieu de " estai ").
NOTES
(1) Le français a également pratiqué le E prosthétique, mais par la suite le S de la racine a disparu dans le français moderne (eschele, escu, espine sont devenus : échelle, écu, épine).
(2) On parlera également daphérèse à propos de ladverbe " esquasi " (presque) qui prend très souvent la forme " squasi " (ex : " un gòtou squasi plèn que Mamà nen porgìa " - Carletou MALAUSSENA, La villa Armerina). Dans cet intéressant ouvrage, on lit beaucoup plus souvent " squasi " que " esquasi ".
(3) Notons au passage que la forme " scrieure " est depuis longtemps dans notre langue : on la trouve déjà au 16è siècle chez Jean-François FULCONIS, lauteur de la Cisterna fulcronica.
(4) A ce point de notre étude, on peut remarquer que certains auteurs ont cru devoir noter laphérèse par une apostrophe, signe qui normalement marque lélision. Ainsi M. COMPAN, transcrivant pour " Lou libre dou Niçard " un vers de la Nemaïda de MOSSA, écrit " lou roucas sclapat pèr lou lebech ".