8ème leçon : "Celebrà" ou "Chelebrà", "Dechisioun" ou "Decisioun" ?

Les étudiants de nissart, toujours plus nombreux en notre bonne Faculté des Lettres, ont certainement remarqué, comme les lecteurs du Sourgentin, que pour un bon nombre de mots de formation savante, il y a hésitation entre une forme en CE ou CI et une forme en CHE ou CHI. Ainsi, auteurs et dictionnaires proposent à notre lecture tantôt celèbre, celebrà, necessari, necessità, decidà, decisioun, precis, precisioun, tantôt chelèbre, chelebrà, nechessari, nechessità, dechidà, dechisioun, prechis, prechisioun. Ce sont là quelques exemples parmi tant d’autres. Une question se pose alors : faut-il donner la préférence à une forme plutôt qu’à l’autre (et pourquoi) ?

Avant de donner une réponse à ces questions, quelques remarques préliminaires s’imposent :
- Notre étude porte sur des mots qui sont tous dérivés de formes latines (celebrare, decisio, etc…) qui présentent la syllabe CE ou CI (prononcée Ké ou Ki en latin classique).
- Les formes en CE ou CI comme celebrà, pacificà sont présentes dans tout le domaine de la langue d’Oc depuis le Moyen Âge (ancien provençal). On ne saurait donc les considérer comme des gallicismes récents.
- Les formes en CHE ou CHI (son palatal) ont un équivalent parfait en italien. Il ne faut pas oublier que dans cette langue, le C devant les voyelles E et I a le son palatal tch. On écrit celebrare, decisione, pacificare et on prononce tchélébrare, detchisione, etc. Il n’est donc pas interdit de considérer nos formes nissardes en CHE et CHI comme fortement conditionnées par l’italien plutôt que comme des " nissardismes ". Les mots considérés étant des mots de formation savante, relatifs au vocabulaire abstrait, ils peuvent résulter de l’influence de l’italien, qui a été la langue officielle de 1562 à 1860 et que les personnes cultivées utilisaient nécessairement.

Mais qu’en est-il de l’emploi actuel des formes en CHE et CHI ? Il est raisonnable de dire que ces formes sont de moins en moins usuelles. Elles sont encore largement présentes dans le Dictionnaire de CALVINO (1903) mais déjà cet auteur hésite parfois entre deux formes : c’est ainsi que coexistent dans son dictionnaire achident et acident, chedà et cedà, chelebre, chelebrà et celebre celebrà, chirculà et circulà, etc…

Avec le Dictionnaire de CASTELLANA (1952) on note une régression très nette des mots avec CHE ou CHI, nettement moins nombreux. On ne trouve plus des formes comme achident, chelebre, cheleste, chentral, chertificà, chertituda, chircounferença, chircoustança, chirculà, counchessioun (sens de concession), counchis, dechisioun, inachessible, inachetable, inchessant, inchident, inchisioun, indechent, lichença, Luchifer, nechessità, nechessari, pachificà, prechisioun, vachilà, viche-rei,, etc… Désormais, tous ces mots apparaissent chez CASTELLANA avec CE ou CI (acident, celebre, etc…)

Toutefois, cette démarche reste incomplète dans la mesure où des mots analogues (même type de dérivation latine - même formation savante) conservent chez cet auteur les formes en CHE ou CHI : c’est le cas, par exemple, de chensour, chensura, chessà, chessacioun, chinic et chinisme (alors que pour ces deux derniers mots, CALVINO hésitait entre les deux formes), counchecioun (sens de conception), interchessioun (intercession), interchetà, sacherdoci, etc. Plus particulièrement, on constate que conservent le CH chez CASTELLANA les mots dérivés de mots latins présentant un double C ou le groupe de consonnes XC après un E. C’est le cas de mots comme achetà (latin acceptare), suchès (latin successus), vachinà (latin vaccinus), echelent (latin excellens), echità (latin excitare).

Il faut portant ajouter que, malgré leur présence dans le Dictionnaire de CASTELLANA, dans la pratique courante ces formes reculent : on ne les entendait pas souvent dans La minute de Francis GAG… Certains cas de "résistance" ont des causes ponctuelles : ainsi, achetà peut être inconsciemment préféré à acetà pour éviter la confusion avec assetà (asseoir) ; counchecioun a pu être conservé dans le sens de conception (1) pour le différencier de councessioun (concession), mais nous préférons traduire conception par councepcioun (et réception par recepcioun).

Disons enfin que CASTELLANA a par ailleurs des hésitations difficilement justifiables : ainsi, il donne l’adjectif achessible (accessible) mais pour son contraire il donne inacessible. De même il donne achetable (acceptable) mais son contraire inacetable. Ces deux exemples prouvent bien la régression des formes en CHE ou CHI qui semblent promises à une disparition assez proche. Par contre, subsisteront inchangés des italianismes relativement implantés dans notre langue, comme amichicia (amitié) (2), inimichicia (inimitié), dechis (décidé), echetou (excepté), precounchet (préjugé), counchepì (concevoir). (3)

Arrivés au terme de cette étude, il semble donc sage, tout en laissant à chacun (auteur ou locuteur) ses préférences, de conseiller à un étudiant d’employer uniquement les formes en CE ou CI, parce qu’elles sont en accord avec notre patrimoine linguistique, parce qu’elles nous rapprochent des autres rameaux de la langue d’Oc (à commencer par le provençal) et parce qu’elles sont consacrées par un usage nettement majoritaire. Pour revenir à notre titre, il dira donc celebrà et decisioun mais aussi censura, cessà, etc. On ne peut aller jusqu’à la condamnation des formes en CHE ou CHI, car ces formes (4) ne sont pas encore mortes, mais seulement moribondes.

NOTES

(1) Pour counchecioun et bien d’autres mots (cruchifis, sacherdossi, chircounchisioun, chibori, etc) il convient de ne pas sous-estimer l’influence d’ecclésiastiques parfois piémontais et conditionnés non seulement par l’italien, mais aussi par le latin d’église prononcé "à l’italienne" avec en particulier le son palatal pour les syllabes CE et CI.

(2) C’est ce mot qu’employait Barba Martin dans un texte cité par GIORDAN : noun vouoli plus qu’argent ni amichìssia.

(3) Pour ces mots, les formes occitanes préconisées sont amistà, enemistà, decidat, eceptat, prejujat, counceure.

(4) Depuis plus d’un siècle, ces formes dépérissent dans la mesure où elles ne sont plus nourries par l’influence de l’italien qui a cessé d’être langue nationale.