Leçon 9 : Quelques réflexions à propos du "T" muet (1)
"Le niçois sécrit comme il se prononce" : cest une affirmation simpliste quon entend encore trop souvent. Pour se persuader de son caractère abusif, il suffira de penser aux cas, assez nombreux, de consonnes muettes et de se rappeler, par exemple, que nous écrivons sus, gros, bras, avant, après, vers (préposition) et temp que nous prononçons su, gro, bra, avan, aprè, ver et tèn. Parmi ces consonnes muettes, le T est particulièrement digne dintérêt. En effet, le T final, qui est très souvent sonore (Ex : vent, dubert, etc ), peut aussi être muet, mais apparaître cependant à lécrit, et cela dans dassez nombreux cas, que nous essaierons dévoquer :
1. Le T muet apparaît au participe présent régulier des verbes (Ex : cantant, vendent, partent, capissent, etc ). Lintérêt de cette notation, avec rétablissement dun T étymologique, est de favoriser visuellement la distinction entre cantan (nous chantons, indicatif présent) et cantant (chantant, participe présent), ou entre venden (nous vendons) et vendent (vendant), etc Précisons toutefois que cet usage est, à lépoque moderne, relativement récent : au siècle dernier, MICÈU, dans les textes qui accompagnent sa grammaire, écrit par exemple "en passan". RANCHER fait de même dans La Nemaïda (Ex : "en assemblan"), mais dans La mouostra raubada, il a adopté la notation avec le T muet (Ex : "si trouvant") (1).
2. On trouve -ant au lieu de -an dans certains mots : avant, davant, denant, tant, autant, quant (combien). Là encore, ce T muet correspond à létymologie latine des mots (latin ante, tantum, quantum). De même, enfant (prononcé enfan) présente le T étymologique de infantem. Là encore, lusage est récent : on lit chez MICÈU tan, can, avan, enfan, etc Notons au passage que la graphie can a linconvénient dentretenir la confusion avec lou can (le chien). RANCHER écrit lui aussi tan, can, avan, enfan dans la Nemaïda, mais avec La mouostra raubada, apparaît la forme tant qui reflète donc une exigence étymologique. Il faut ajouter que le recours au T étymologique est amplement justifié par lexistence de dérivés qui présentent la lettre T sous forme sonore : pour enfant, nous avons enfantoun, enfantin, enfantilhage. Pour tant, nous avons les adjectifs indéfinis tantu et tanti et pour quant (graphie doublement étymologique), nous avons les adjectifs interrogatifs (et exclamatifs) quantu et quanti.
3. On trouve -ent au lieu de -en dans certains mots : cest le cas de cent, dent, gent, souvent. Là encore, le T muet reflète un T(ou D) étymologique (latin centum, dentem, gentem, subinde). On remarquera que la graphie cent évite la confusion avec le relatif cen que, mais aussi que le T est sonore devant une voyelle (Ex : cent ome). Là encore, la notation du T étymologique est récente : on a au siècle dernier les formes sen, den, gen, souven (dans ce dernier cas, CASTELLANA nemploie pas encore le T muet). Précisons toutefois que RANCHER écrit déjà sent, manifestant ainsi une exigence étymologique. Le mot argent sécrit lui aussi avec le T étymologique (2), ce qui est amplement justifié par lexistence des dérivés argenterìa, argentin, argentié. De même, on écrit souvent en pensant à souventi fes ("maintes fois", en français archaïque "souventefois"). Des mots comme centenau, centenari justifient la graphie cent tout comme denticioun ou dentista justifient la graphie dent. Enfin le T muet de gent a son équivalent dans le T sonore de gentalha (populace, canaille).
4. Actuellement on écrit damount (et amount) plutôt que damoun ; mais cet usage, pourtant présent dans le Trésor du félibrige de Frédéric MISTRAL, a été longtemps ignoré par les auteurs niçois (CASTELLANA ne le donne pas dans son Dictionnaire - 1952). Quant au T du mot fouònt, il est, selon CALVINO parfois sonore, la plus souvent muet (3) (mais il y a lieu déviter la forme fuon vestige de graphie italianisante).
NOTES
(1) La préposition durant qui est en fait le participe présent du verbe durà sécrit comme les participes présents avec un T final (ex : Durant liver, tant que lou vin nouvèu repauva en lu bariéu F.GAG, Lou vin dei Padre).
(2) Le T muet dargent napparaît pas encore dans le dictionnaire de CALVINO (1903) mais on le retrouve dans celui de CASTELLANA même chose pour gent.
(3) On a le T muet dans lemploi en composition du mot fouònt (ex : Fouònt Cauda)
Quelques réflexions à propos du "T" muet (2)
Après avoir présenté les cas où lusage est établi, nous nous interrogerons sur quelques problèmes de graphie qui se prêtent à des suggestions dictées par lanalogie.
1. Le cas de ladjectif sant : cet adjectif se termine normalement par un T qui est sonore (Ex. : un sant ome, Sant Antoni). Par contre, le T est muet lorsque cet adjectif précède un nom de saint avec une consonne initiale, par exemple le M de Miquèu. Dans ce cas, lusage a prévalu en nissart de laligner sur le modèle italien qui, du fait de la chute de la syllabe finale de santo aboutit à la forme tronquée san (Ex. : San Michele). Sur ce modèle, on a écrit en niçois San Miquèu. Par contre, les Provençaux écrivent Sant Miquèu. Ne serait-il pas opportun pour les Niçois, compte tenu de leur appartenance à la langue dOc, davoir eux aussi recours à un T muet et décrire Sant Miquèu, Sant Jouan, etc ?
2. Les substantifs en -men (-ment) : est-il bien raisonnable décrire alimen, alors que le mot est à lorigine de dérivés comme alimentari, alimentà, alimentacioun qui tous présentent un T ? Ne vaut-il pas mieux envisager la graphie aliment qui conserve le souvenir du latin alimentum ? De même, pourquoi écrire doucumen alors que les dérivés sont doucumentà, doucumentari, doucumentacioun ? Le T étymologique de la graphie doucument aidera le lecteur à sentir que tous ces mots font partie de la même famille. De la même façon, on pourrait écrire moument, ciment, divertiment, etc (on peut dailleurs déjà lire moument dans le Théâtre de GAG)
Somme toute, il sagit dune simple extension de ce qui est déjà acquis pour des mots comme cent ou gent que personne nenvisage plus décrire sans T muet. Cette modeste proposition de réforme orthographique est faite par la commission de linguistique de Lescola de Bellanda qui la fait apparaître dans le lexique auquel elle travaille.
A ceux qui objecteraient que cette graphie risque de provoquer des prononciations erronées avec un T sonore, on pourrait répondre que le français saccommode bien de la différence de prononciation entre prurit et gabarit, entre mat et format, comme il saccommode des prononciations différentes de croc et roc ou encore de pistil et outil. En vérité, il nest écrit nulle part que lécriture dune langue, ça ne sapprend pas.
3. Le cas particulier des substantifs en -amen (-ament) : ces mots sont obtenus par ladjonction à un grand nombre de verbes dun suffixe de nom qui correspond exactement au suffixe français -ement, dont on sait quil peut désigner une action (Ex. : frottement), le résultat dune action (Ex. : groupement) ou même un état (Ex. : isolement). On a donc en niçois des mots comme groupamen, isoulamen, etc Généralement, ces mots nont pas de dérivés. Mais il arrive quils soient eux-mêmes source de dérivés. Ainsi parlamen, dérivé de parlà, est lui-même à lorigine de parlamentà, parlamentari, parlamentarisme. De même, dournamen sont issus ournamentà, ournamental, ournamentacioun. Lexistence de cette possibilité de dérivation nous incitera donc ici aussi à écrire avec un T étymologique muet parlament, ournament mais aussi groupament, isoulament, etc Cet usage du T étymologique, loin dêtre une fantaisie arbitraire, nous ramène aux sources de notre langue, telle que lécrivait à la fin du XVème siècle Francés PELLOS dans son Compendion de labaco, où nous pouvons lire ensegnament (et non ensegnamen). (1)
Arrivé à ce point de notre étude, le lecteur se demandera sans doute si, dans les adverbes de manière en -amen, il y a lieu de rétablir le T final étymologique (latin mente). Cette idée nest pas nouvelle : dès 1881, CALVINO remarquait dans sa Grammaire de lidiome niçois (p.9) que " ces adverbes de manière devraient, par raison détymologie, prendre un T final ". Et CALVINO aurait pu invoquer la présence systématique de ce T final chez PELLOS, par exemple (2). Mais dans ce cas, et peut-être dans la mesure où ces adverbes nont pas eux-mêmes de dérivés, CALVINO na pas retenu dans son dictionnaire lidée de cette modification orthographique (3). Sans doute, lurgence en est-elle moins forte. Si on sen tient au statu quo, on peut, pour le justifier, mettre en avant lintérêt, purement empirique, de faciliter la différenciation substantif-adverbe. Ainsi ladverbe dignamen se différencie-t-il du substantif ensegnament et par exemple facilamen se différencie visuellement de parlament.
Cette étude aura permis de mettre en évidence lemploi du T muet après la consonne N, emploi que lon pourrait rationaliser en le rendant systématique. Mais encore faut-il que létymologie du mot le justifie. Quon ne sy trompe pas : des mots comme man, can, tavan, pen, ben, tamben, calen, etc ne sécriront jamais avec un T muet, car cette lettre est absente de lorigine latine. Lorsquon hésitera, il suffira davoir recours à un dictionnaire mis à jour, dont le besoin est manifeste.
NOTES
(1) De même, PELLOS écrit " entendement ", " argent ", " tant ", " quant " et ses participes présents se terminent en -ant, et -ent. Il devance donc des choix qui simposeront cinq siècles plus tard.
(2) On lit dans la Cisterna Fulcronica : vulgarament, facilment, precisament, etc
(3) Il est permis de le regretter.