Tourisme

Découvrir les villages d'ici...

Pour en savoir plus le patrimoine de l'arrière-pays niçois, le sourgentin vous propose à partir de juillet 2006 une découverte des villages qui font la richesse et la fierté de notre région...

Saint-Dalmas-Le-Selvage  

par Robert BISTOLFI   

Le village est le plus élevé du Comté : il est perdu tout là-haut, à 1500m d'altitude, à son extrême Nord. Pour les Niçois d'en riba de mar  son nom évoque une nature rude, des montagnes abruptes, des hivers interminables. Cette perception s'appuie sur une lecture erronée de « selvage » : le terme ne signifie pas « sauvage » mais « forêt » (du latin silva). La forêt est depuis toujours associée à Saint-Dalmas et on la retrouve avec la croix templière dans les trois sapins du blason communal. La première mention du lieu, dans une charte de 1066, n'évoque qu'une implantation religieuse (Ecclesia Beati dalmatii), mais toutes celles qui ont suivi se réfèrent aux bois qui entouraient le village : Sancti Dalmatii Salvage (vers 1200), Sancto Dalmacio Silvestro (1333), Sante Dammazzo in silvi (1854). L'erreur sur le nom est cependant excusable : il y a deux siècles, Fodéré lui-même l'avait faite qui parlait de Saint-Dalmas-le-Sauvage…

Si le lieu avait été aussi inhospitalier, comment expliquer que la commune ait pu atteindre jusqu'à 780 âmes vers 1820 ? Elle a en fait disposé de plusieurs ressources. D'abord, avec une superficie de 8000 ha s'étageant entre 1347m et 2916m, le terroir offre d'excellents pâturages. Outre le cheptel local, bovin et ovin, ils ont pu accueillir pendant des siècles, jadis au terme d'une transhumance que les transports en camion ont détrônée, les moutons de la basse Provence. De tout temps, des liens étroits ont aussi été entretenus avec les pâtres des vallées occitanophones du Piémont voisin. La commune tire ses ressources des baux à ferme des montagnes à pâturages et (autrefois !) du fumier communal, ou encore des taxes de pâturage.

Les activités agricoles étaient conditionnées par l'altitude, le relief et les rigueurs du climat. Les bonnes terres, limitées, donnaient des légumes et des pommes de terre ou permettaient de cultiver le chanvre. De fortes contraintes pesaient ailleurs : le seigle (anouno), qui s'était révélé le mieux adapté, distançait l'orge ou le blé. La durée de l'enneigement obligeait à étaler le cycle productif sur deux ans. Plus maniable que la charrue, l'araire s'imposait souvent…

La conquête de nouvelles terres et la construction des hameaux de Bousiéyas et du Prà vont intervenir au XVIIe siècle. Le Prà comptera jusqu'à 160 personnes vers 1820. Quant à Bousiéyas qui, à 1950m d'altitude, était le lieu habité le plus élevé des Alpes Maritimes, il comptait alors une centaine d'âmes. La dureté de la vie - cinq mois d'enneigement, des inondations au Prà, des chutes de rochers… - a conduit les habitants à partir dès que du travail s'est offert ailleurs. Cette dureté apparaît dans le récit d'un curé de Bousiéyas : la messe, d'ordinaire chantée, ne l'était pas en hiver car, nous dit-il : Fa molto freddo, gelando ben sovente il santissimo sangue nel calice…  Bousiéyas, qui était déjà tombé à 45 habitants en 1894, a vu la fin de toute occupation permanente avec le départ de la dernière habitante pendant l'hiver 1963-64. Une singularité du hameau, touchant aux rites funéraires, l'avait fait connaître : les cadavres n'y étaient pas enterrés mais, enveloppés dans un linceul, ils étaient glissés par un trou dans un charnier simplement fermé avec une pierre. Cette pratique s'était maintenue  jusqu'en 1893 : prise quelques années après, une photographie de Victor de Cessole montre encore l'humble édicule surmonté d'une croix.

L'émigration temporaire a rempli une fonction économique importante : du 1er novembre au 1er mai, nombre d'hommes partaient en Dauphiné, dans le Lyonnais, plus loin encore pour gagner quelque argent. La particularité de cette émigration saisonnière est qu'en dehors des montreurs de marmottes, elle concernait surtout des joueurs de vielle ou d'orgue de barbarie, ainsi que des présentateurs de lanterne magique. Nous avons le récit du départ haut en couleur de ces joueurs de violo, d'ourganoun, qui empruntaient les cols avant l'hiver. La légende veut que l'un de ces joueurs de vielle ait même atteint la Belgique et, pendant les Cent Jours, joué pour Louis XVIII en exil à Gand. Toujours selon la légende, la vielle dont on jouait dans les noces ou à la veillée aurait aussi été utilisée pour éloigner les loups…

 Une statistique sarde de 1822 nous apprend que le village possédait deux forgerons, six meuniers, deux tisserands, plusieurs musiciens, en plus d'un boulanger, d'un cordonnier… Cela témoigne d'un niveau d'activité et d'échanges au-dessus d'une économie de subsistance élémentaire, et également d'une vie sociale dynamique. Basée sur le consulat, l'institution communale a longtemps affirmé des libertés collectives :  trois consuls assistés de conseillers, renouvelés chaque année à la Saint-Jean lors d'une réunion des chefs de famille, faisaient face au représentant du prince. En 1696, Victor-Amédée II ayant actualisé les droits régaliens liés au lointain affranchissement de la commune, les Sandalmassiens ne peuvent s'en acquitter : ils sont déclarés insolvables et, vers 1700, la commune est vendue en fief avec le titre de comte à un avocat de Saint-Etienne-de-Tinée : Erige Emeric. En ligne directe, la famille s'est tôt éteinte, mais du vivant de Cessole - qui le rapporte - les descendants d'un F.-A. Emeric de Saint-Dalmas qui avait abjuré le catholicisme pour se marier et devenir pasteur de l'Eglise réformée, vivaient encore… à Guernesey ! Il avait laissé, publié en 1829 par un de ses fils, un « Récit naïf et fidèle de l'abjuration des erreurs de l'Eglise Romaine ».

C'est pourtant à un comte de Saint-Dalmas que le village doit le beau clocher de pierre érigé en 1718, l'un des  neuf clochers lombards de la vallée de la Tinée. L'église abrite également plusieurs œuvres d'art, dont deux primitifs niçois du début du XVIe siècle. Quant à la chapelle Sainte-Marguerite, elle s'honore de peintures murales de la fin du XVe, attribuées à Giovanni Baleison et découvertes il y a une quarantaine d'années.

Autre signe d'une relative prospérité collective, l'importance tôt accordée à l'enseignement. Des donations et des financements communaux interviennent. Des prêtres assurent souvent les cours, lesquels sont gratuits. Dès 1814, une école fonctionne ainsi pour les garçons, et elle est ouverte aux filles en 1849. Bousiéyas a un maître d'école en 1821. Le changement de régime accélère l'effort éducatif après 1860. Des cours pour adultes sont organisés en 1865. Trois ans après, Saint-Dalmas et les deux hameaux sont dotés chacun d'un instituteur, le bourg principal recevant en plus une institutrice.

La situation sur des axes de circulation ancestraux comme la position frontalière ont pesé. Le chemin dit « de la Tinée » qui relie Nice à Barcelonnette, comme les  chemins raccordant la Stura et le Gesso piémontais à l’Ubaye passent par là. L’inconfort des voies muletières et la durée des voyages sont connus : il fallait vingt-quatre heures et demie de voyage pour monter de Nice à Saint-Dalmas (la précision est de Fodéré !). L’achèvement de l’infrastructure des transports est tardif : le tronçon final de  la route à partir de Saint-Etienne n’a été terminé qu’en 1928, et la route de Restefond n’est inaugurée qu’en 1961.

Des préoccupations d’ordre sécuritaire ont joué. Leur situation sur la frontière a en effet valu aux Sandalmassiens une histoire militaire chahutée : occupation par l’armée protestante (1594), par les troupes françaises ensuite, par les Gallispans (1744). Viendront ultérieurement les combats de la période révolutionnaire, avant les affrontements de la guerre 39-45. Vers 1900, nombre d’ouvrages défensifs - blockhaus des Fourches, de Las Planas et de la Cime de Pelouse, casernes du Camp des Fourches - avaient été construits et sont encore visibles. Si bien peints par Pierre Comba, les Chasseurs Alpins, leurs bivouacs et leurs manœuvres en montagne demeurent présents dans la mémoire des plus vieux.

Évoquer un village du Comté sans parler des relations avec les voisins est difficile. Chacun marque sa différence, y compris sur le « patois ». Ainsi - vous faisait-on remarquer - les Stéphanois appellent la hache « destrau », alors qu’à Saint-Dalmas on la nomme : « apia ». L’animosité pouvait aller loin : faisant mentir Louis Durante qui, au milieu du XIXe siècle, avait trouvé aux habitants « des manières douces et hospitalières », les Sandalmassiens apostrophaient de cette manière les Stéphanois : Estévè, puta t’a fach, puta t’a éleva, e si vouliés plu te lévar d’eïchi, pouodès petar. La décence interdit de traduire, mais on imagine les écorchures d’autrefois dans les guerres des boutons enfantines... Car tout cela relève du passé, on peut du moins l’espérer pour les jeunes de Saint-Dalmas qui sont désormais scolarisés à Saint-Etienne ! Le déclin de la population a en effet entraîné la fermeture de l’école en 1984.

 Malgré ce déclin - 123 habitants aujourd’hui - Saint-Dalmas connaît une vitalité dont témoigne l’entretien du village. Le visiteur est séduit par les toits en bardeaux de mélèze, les ruelles pavées, les cadrans solaires (des cadrans, nombreux, qui ne semblent pas se résigner à ce que, l’hiver, toute une partie du village soit durablement privée de soleil…).

 Au risque de glisser au dépliant publicitaire, on ne saurait terminer ce portrait impressionniste sans évoquer la nature environnante qui est somptueuse. Les deux tiers de la commune sont inclus dans le Parc du Mercantour. C’est dire qu’une faune diversifiée est présente partout, et cela d’autant plus qu’il avait été procédé à des lâchers plus que réussis de mouflons et de chevreuils. Sur une terre où l’élevage est roi, l’arrivée du loup ne pouvait, avec ses dégâts, que susciter des refus et une émotion intenses. La création du Parc avait rencontré de vives oppositions, puis les raisons en ont été progressivement acceptées. Les retombées positives qui accompagnent son existence sont mieux appréciées. Peut-on espérer, s’agissant du loup, une évolution analogue des perceptions et des mentalités ?

Le visiteur hâtif peut se borner à admirer la taille des mélèzes : ceux du plateau de Sestrière, imposants, sont plus que centenaires. Mais le botaniste amateur, lui, partira à la recherche de fleurs inconnues : s’il a un peu de chance, il découvrira même la rare Saxifraga florulenta, la plante fétiche du Parc. Il lui faudra ne pas reculer devant l’effort : la beauté et la rareté se méritent, et certains des sommets qui entourent Saint-Dalmas oscillent entre 2500 et 3000m. Tous les degrés de difficulté s’offrent, de la promenade en sous-bois à la randonnée raide. Parmi les curiosités, la cascade du vallon de Gialorgues : un mur de glace en hiver. L’origine du nom « Gialorgues » résiderait dans un événement dramatique du passé : une année où les musiciens étaient partis trop tard et étaient morts de froid lors du passage du col, le souvenir en serait resté comme l’année où «a gela l’orgue». Autre curiosité : dans une région où les bornes frontière sont nombreuses, l’une d’elles, près du col de la Braïssa, millésimée 1761 et 1823, et portant d’un côté le lys de France et de l’autre la croix de Savoie… Il ne reste plus, pour conclure, qu’à conseiller au randonneur d’être attentif aux nuages et de ne pas oublier le dicton sandalmassien : Couro las neblas s’en van al Piémount, pilha toun araïré et vaï t’en à la maïjoun.